Par Hanna Paris

« le cœur de ceux que nous aimons est notre vraie demeure »

Christian Bobin

SAN SALVADOR

AVRIL MAI 2002

J’ai promis à la revue « Volcans » un article.


Je reste le crayon en l’air, prêtant l’oreille à la ritournelle ancienne que des voix d’enfants égrènent sous la fenêtre :

Que llueva, que llueva,

La Virgen de la cueva

« qu’il pleuve, qu’il pleuve

Vierge de la grotte,

Les oiseaux chantent,

La lune se lève »

La saison des pluies est en retard. La radio annonce qu’il a fait 43 degrés à San Miguel cette après-midi.

La voix de Celia se mêle au chœur enfantin :

Que si, que no

Que venga el chaparron

« que vienne l’averse

pour laver ma chemise »

Sa voix s’élève, aussi frêle que celle des petites peut se faire perçante. Je souris : à vingt trois ans, ma toute belle et gracieuse n’a pas encore quitté les rives de l’enfance.


Je parcours les lignes déjà jetées sur le papier :

« L’arrivée dans la capitale est hallucinante : carrefours aménagés avec des voies suspendues, stations-service gigantesques illuminées comme des studios hollywoodiens, banques agencées pour que l’automobiliste retire son argent sans descendre de son véhicule, centres commerciaux fastueux : le luxe des riches est toujours plus affiché.

Aux alentours de la capitale, je vois les ouvrières s’engouffrer dans les « maquilas », ces entreprises dont on sait qu’elles pratiquent partout en Amérique centrale et au Mexique la surexploitation et le déni de tous droits aux travailleurs. Dans un quartier de Zaragoza, où des familles qui fuyaient les zones de conflit se sont installées dans des cabanes de fortune le long d’un maigre cours d’eau infect, je croise des hommes qui montent pieds nus du fond du ravin, portant de lourdes charges de bois : squelettiques sous leurs haillons. La soudure est difficile, quand la saison des pluies tarde à venir, sous l’effet conjugué d’el Nino et de la déforestation. Les femmes partent tôt à la recherche d’un travail, lessive ou ménage, qu’on voudra bien leur confier, et reviennent à la nuit les mains vides. Les hommes attendent les pluies pour semer. L’ordinaire n’est plus que l’eau de cuisson des haricots noirs, même le maïs pour les « tortillas » manque. La misère des pauvres est toujours plus criante. »

Je voudrais finir avant la nuit, qui tombe tôt sous les tropiques.

« Certes, personne ne vit plus au Salvador dans la hantise d’être torturé ou assassiné pour le simple délit de penser en chrétien comme Monseigneur Romero ou d’être pauvre. C’est essentiel, quand on se souvient que pendant des années, lorsque la stratégie de l’armée salvadorienne inspirée par les USA consistait à supprimer la population civile (la guérilla étant comme un poisson dans l’eau, la suppression de l’eau provoquerait la mort du poisson), il suffisait d’être pauvre pour mourir aux mains des soldats ou d’un escadron de la mort. Les accords de paix ont effectivement permis de mettre fin à la guerre civile. Leur application fait qu’aujourd’hui l’exercice des droits civiques et des libertés est général au Salvador.

Mais les droits économiques et sociaux demeurent bafoués. La Police Nationale Civile, fruit des accords, est parvenue après bien des vicissitudes à se refaire une image publique, mais elle est incapable d’enrayer le flot de violence et de délinquance qui ravage la société salvadorienne. »

Du jardin envahi par la pénombre ne me parviennent plus que des chuchotements. Il doit s’agir d’effeuiller quelque rose que les fillettes porteront en cachette au lapin qui ne se nourrit que de pétales, en veillant à n’être pas découvertes par la « nina » Noémi, l’aïeule qui ne supporte pas qu’on touche aux fleurs.

« Enfin, l’impunité des crimes de guerre ayant très vite été accordée, la partie des accords de paix qui aurait permis une véritable réconciliation, sur la base d’un travail de mémoire, a été totalement négligée. Même la dénonciation par des mères du vol de leurs enfants par l’armée n’a pas permis la mise en place d’instances officielles chargées de ces cas et encore moins l’instauration d’une justice en la matière. L’Asociacion « ProBusqueda de Ninas y Ninos desaparecidos » se bat avec une intelligence, un courage et une ténacité exemplaires pour retrouver les enfants disparus pendant le conflit. »

Les amies salvadoriennes qui nous accueillent m’attendent pour dîner. Celia est montée me chercher. Elle glisse sa main sur mon épaule avec sa douceur coutumière et dépose un baiser dans mes cheveux. Il fait trop sombre pour lire. Qu’importe ? Elle peut deviner ce que j’écris, elle sait pourquoi nous sommes revenues dans son pays après une si longue absence.

LE PETIT POUCET D’AMERIQUE

Octobre 1986 : nous quittons contre notre gré le Salvador.

Nous savions notre départ inéluctable depuis que l’ambassadeur avait obtenu qu’il fût mis fin à ma mission. Il avait avancé l’argument de mon manque de neutralité dans le conflit salvadorien, pêché mortel s’il en est pour un diplomate. Je n’avais pourtant pas été envoyée là-bas en 82 pour être neutre, mais tout au contraire sur la lancée du discours de Cancun et de la déclaration franco-mexicaine, pour marquer que la France avait le souci des droits de l’homme dans ce « petit Poucet » d’une Amérique centrale déchirée par les guerres civiles et traversée d’un souffle de libération. Ce souci n’était guère du goût du géant du Nord, qui ne tarda pas à faire savoir vertement au gouvernement français qu’il valait mieux pour lui qu’il ne se mêlât pas de cette arrière-cour où sa domination était sans appel, faute de quoi les Etats-Unis sèmeraient la zizanie dans notre pré-carré africain. L’avertissement fut entendu, Jean Pierre Cot, ministre de la coopération, fit les frais de la décision de ne rien changer aux volontés impériales auxquelles son intégrité et son courage s’étaient heurtés en Afrique.

Au Salvador, une armée d’assassins entraînés et conseillés par les Etats-Unis, qui menaient déjà la croisade du Bien contre le Mal, incarné alors par les guérillas marxistes d’Amérique centrale, martyrisait un peuple chrétien. L’archevêque de San Salvador, Monseigneur Romero, avait été abattu devant l’autel par un tueur des escadrons de la mort, pour avoir appelé dans son homélie les soldats à refuser d’obéir à des ordres impies et à cesser de massacrer des civils innocents. Pendant son enterrement dans la cathédrale, des hommes armés postés sur les toits des édifices de la place avaient tiré sur la foule venue rendre hommage à son archevêque. Des images avaient parcouru le monde : images de la panique, des corps jonchant la place, des chaussures amassées plus tard, qu’avaient perdues dans leur course ceux qui fuyaient sous les balles.

C’est ma fierté, aujourd’hui encore, de n’avoir pas été neutre. Ma fierté aussi, dans ces conditions, d’avoir été l’artisan d’une reprise de la coopération avec ce qu’on n’appelait pas encore la société civile : des universités et des organisations non-gouvernementales dont l’indépendance par rapport au pouvoir était irréprochable.


Dans les refuges ouverts dans la capitale pour protéger les familles des victimes des escadrons de la mort et ceux qui fuyaient les zones de guerre, l’entassement faisait frémir. La fumée des foyers sur lesquels cuisaient les galettes de maïs piquait les yeux, la chaleur mêlée aux odeurs lourdes était suffocante. Les hamacs et les lits de camp, repliés le jour pour qu’il soit possible de circuler, ne laissaient plus le moindre espace la nuit pour se déplacer.
Femmes et vieillards gardaient autant qu’il était possible leur dignité dans ces camps où évoluaient des ribambelles d’enfants. Le désœuvrement, l’anxiété pour ceux qu’on avait perdus, les deuils multiples et les nouvelles de la guerre alimentaient le récit sans cesse repris des souffrances endurées. Les enfants étaient affectés par leur séjour prolongé dans une obscurité continue. Certains refuges étaient attenants à des églises, certains situés sous l’église dans des caves tenant lieu de crypte. Quelques paroissiens le dimanche se plaignaient de l’odeur de pisse qui les gênait pendant la messe. Souvent des patrouilles tiraient des rafales de mitraillette contre les portes des maisons de Dieu. Les Salvadoriens naissaient à la théologie de la Libération en écoutant à la radio de l’archevêché les homélies de Monseigneur Romero.

Et moi, qui ne croyais pas au ciel, allais, sans le savoir, à la rencontre de ceux qui y croyaient : hommes et femmes dont la foi s’identifiait avec le combat pour la justice.

Une jeune femme basque, Begonia, animait de sa belle énergie et de sa souriante résolution le refuge de la Basilica. C’est elle qui nous y invita, nous présenta. Avec elle, nous nous interrogions : Comment contribuer à alléger la peine des réfugiés ? Nous avons un jour apporté le projecteur du service culturel et organisé une séance de cinéma. La projection eut tant de succès qu’il fallut la renouveler. Nous disposions de peu de films adaptés à un public d’enfants : après la vingtième projection d’un dessin animé dont le héros était une souris dénommée « Bigoudi » et dont les petits ne se lassaient pas, une piètre copie de « Surcouf » dénichée dans une réserve nous permit de varier le programme. Les grands espaces marins et les voiles claquant au vent faisaient oublier l’enfermement du refuge. Mais c’est à « La ruée vers l’or » que nous devons d’avoir entendu les plus beaux fous rires de notre vie et nous en gardons une formidable tendresse pour Charlie Chaplin. Comment lui faire savoir qu’il eut là le plus noble des publics ?

La confiance de Begonia fut déterminante. Elle était chargée d’assurer l’alphabétisation dans les refuges. Elle connaissait l’histoire de chaque famille.

La première famille accueillie à la Basilica venait de las Flores, dans le département de Chalatenango. Un escadron était venu, avait enlevé le père, l’avait assassiné et coupé en morceaux et était revenu déposer ses restes dans un panier sur le sol de la maison, à côté de la dernière de ses filles que la mère à son retour trouva terrifiée. Lilia, l’aînée, avait quinze ans. Son père avait sans doute eu un pressentiment : il l’avait éloignée, envoyée en ville la veille de sa mort. Présente, elle aurait subi le même sort. Begonia était frappée par la noblesse et l’intelligence de Lilia : « il faut que cette jeune fille puisse terminer ses études secondaires ». Pourquoi ne pas offrir un havre à des enfants comme elle : un espace protégé où des petits et des jeunes puissent vivre en sécurité, échapper aux tensions des camps, reprendre pied ? Nous avons confié notre projet à Begonia et à quelques amis et, leur accord acquis d’emblée, nous sommes mis en quête d’une maison.

« LA MARICHI »

Une religieuse belge avait été chargée de veiller sur le refuge de Domus Maria, dans le quartier populaire de Mejicanos.

L’histoire de cette femme mérite d’être rapportée.

Aînée de huit enfants, elle sortait à peine de l’enfance quand elle avait dû remplacer sa mère morte auprès de ses frères et sœurs. Après le sacrifice de sa jeunesse et de tout projet personnel, elle avait pendant plus de trente ans, comme sœur tourière, été au service des autres religieuses du couvent de Courtrai. Quand la supérieure avait demandé pour les missions trois volontaires, une qui sache soigner, une qui sache enseigner, et une qui soit bonne à tout faire, la mère Marichi , qui ne s’estimait bonne à rien de particulier, s’était offerte pour ce service et s’était retrouvée, à cinquante trois ans, à San Salvador. L’enseignante et l’infirmière avaient assuré une courte présence, « la Marichi » était restée. Elle veillait sur plusieurs centaines de réfugiés, avait créé un orphelinat où elle accueillait une quarantaine de jeunes dont elle assurait tous les besoins et la scolarité. Quand nous l’avons connue, les plus grands allaient à l’université. Cette rude flamande parcourait la ville en tous sens au volant de sa camionnette, assurait la subsistance de dizaines de personnes, tenait tête aux autorités, trouvait solution à tout avec une énergie inépuisable, sensibilisait ses amis de Belgique au drame du Salvador, soulevait des montagnes d’obstacles et faisait fi du danger.

Elle me confia un jour dans un éclat de rire : « j’ai commencé à vivre à cinquante trois ans ! » Des dizaines de Salvadoriens lui doivent la vie.

Elle nous demande un jour si nous pouvons, Louis et moi, accueillir les quatre plus jeunes de son orphelinat, en âge d’aller en maternelle. Le quartier n’offrait aucune possibilité de les scolariser, alors que « la Marichi » se faisait un point d’honneur de n’avoir pas un seul enfant qui n’étudiât pas. Les petits passaient leurs journées sur un carré bétonné, devant la maison, dans un total désœuvrement, tandis que les autres étaient à l’école et la Marichi absorbée par d’autres tâches.

Nous n’avons pas hésité. Nous avions un mois plus tôt trouvé la maison rêvée : sur une des collines dominant la ville, à une dizaine de kilomètres du centre, une grande demeure surplombant un immense verger. Entre le verger et la terrasse, un splendide manguier veillait sur tout cet espace. Celia, Tita, Sara et Tonito seraient donc les premiers de nos enfants.

La Marichi nous demande aussi de prendre Carlitos. Elle ne sait plus que faire avec lui : il a été renvoyé de l’école où les maîtres ne supportent plus ce garçon buté. Lui-même refuse d’y retourner, rétif à toute discipline. Il a près de neuf ans, il est le neveu du père Rutilio Grande, assassiné trois ans plus tôt sur la route d’Aguilares. Carlos a vu son père et son frère aîné tués sous ses yeux. Il garde une dernière image de sa mère : elle franchit le seuil de leur maison d’Aguilares, elle parle de faire justice. Les sœurs aînées de Carlos sont allées reconnaître son corps le surlendemain. Un jésuite a trouvé tous ces enfants dans leur maison, tremblants de voir revenir l’escadron, il les a tous emmenés à la capitale et laissés sous la protection de la Marichi.

Nous comprenons que trois ans après il puisse être un écolier rebelle. Il est assez grand pour choisir. A notre demande, la Marichi l’appelle. Nous voyons arriver un gamin maigre et musclé, la peau cuivrée, les cheveux noirs de jais, le visage fermé. « Nous allons revenir dans deux jours, nous emmènerons les quatre petits pour vivre dans notre maison. Si cela te convient, tu viendras avec eux ». Le descendant des indiens Nahuatl nous observe de son regard noir et ne desserre pas les lèvres.

Deux jours plus tard, lorsque nous venons chercher les petits, Carlitos se détache du groupe et court vers nous, le visage radieux. Il a pris sa décision et ce sont cinq enfants qui arrivent ce soir-là dans la maison des Planes de Renderos.

PLANES DE RENDEROS


D’autres enfants rejoignent les cinq premiers : les religieuses de l’Assomption, qui ont converti leur maison de « Maria Eugenia », normalement destinée à des retraites spirituelles, en refuge pour une centaine de femmes et d’enfants chassés de chez eux par la guerre qui fait rage, les responsables des refuges de l’archevêché, l’équipe de Médecins du monde qui a ouvert un camp à Zaragoza, nous confient les enfants les plus désemparés : ceux qui sont restés sans famille et qui sombrent sous le poids de la solitude, ceux que de trop rudes épreuves ont rendu trop fragiles pour supporter la vie d’un camp de réfugiés.

Lilia nous fait la joie de s’installer chez nous. En même temps qu’elle reprend ses études, elle nous seconde pour veiller sur les plus jeunes, dont le nombre oscille entre huit et quatorze selon les arrivées et les départs.

Lorsque nous recevons des enfants, c’est pour une durée indéterminée, qui dépend du temps dont ils ont besoin pour reprendre des forces et retrouver un équilibre émotionnel, qui dépend aussi largement des circonstances. Des jumeaux d’une dizaine d’années ne passent chez nous que deux semaines, en se gavant de nourriture et de sommeil. Nous ne saurons plus jamais rien d’eux après leur départ. Ils ne nous ont rien dit. Leur manière de se jeter sur les repas nous avait impressionnés. Ils ont raconté à Carlitos qu’ils avaient passé dix jours sans manger dans un « tatou », l’un de ces trous creusés dans le sol pour servir de cachette aux villageois et aux paysans et si soigneusement refermés qu’ils permettaient à ceux qui y étaient tapis d’échapper aux soldats ratissant les villages.

Certains enfants restent quelques mois, jusqu’à ce qu’apparaisse quelque membre de leur famille qui est à leur recherche.

D’autres ne se sépareront de nous qu’à notre départ pour la France.

Nous savons que les enfants ont intériorisé le danger omniprésent dans la guerre, où répondre la vérité aux questions les plus simples « d’où viens-tu ? Comment t’appelles-tu ? » peut avoir des conséquences fatales. Ils ont intuitivement appris les règles de la clandestinité et les plus petits bouts de choux déclinent avec aplomb un faux nom et un faux lieu d’origine quand ils sont interrogés. Nous avons donc pris le parti de ne poser aucune question. Ceux qui veulent se taire se taisent, ceux qui éprouvent le besoin de raconter parlent.

La vie s’organise, rythmée par les repas, ce que l’on pourrait appeler les classes et les jeux collectifs qui nous permettent de faire découvrir aux enfants même la musique classique et la danse. Quant au bain en fin d’après-midi, c’est quatre par quatre dans les baignoires qu’il a lieu.

La nourriture est frugale : haricots noirs, riz et « tortillas » en constituent la base, il serait absurde de donner aux enfants le goût d’un luxe qui ne leur sera jamais assuré hors de ce lieu. Des fruits en abondance, quelques légumes, un œuf et parfois de la volaille enrichissent cet ordinaire, que nous partageons avec eux et avec les amis de passage.

Le jardinage occupe une place de choix dans notre vie quotidienne: Louis initie tous les enfants à l’art des semis. Dans le jardin potager qu’il a créé, les plus contemplatifs passent des heures à regarder les petites pousses. Arroser, sarcler, ramasser, rapporter triomphalement à la maison quelques concombres ou quelques tomates. Un petit grimpe sur les épaules d’un plus grand pour récolter les « huisquiles », ces légumes d’un vert pâle qui pendent comme les grappes d’une treille. D’autres préfèrent récolter les fruits du verger. La profusion des mangues est telle, en mai, que tous ont beau en manger autant qu’ils veulent, il en reste pour faire des confitures et encore pour donner aux alentours et même ainsi on n’en vient pas à bout. Au fond du verger, on a planté une « milpa » : un carré de maïs. Les enfants affectionnent particulièrement ce coin, nous pensons qu’il leur rappelle le « rancho » familial qu’ils ont quitté. L’élevage de lapins nous occupe également beaucoup. Deux poules attachées à une corde, achetées à une voisine avec l’intention de les passer à la casserole ont été l’objet d’une telle sollicitude de la part de Celia et de Sara, qui les prennent dans leurs bras et les cajolent comme des bébés, qu’elles sont remises en liberté dans le verger.

Les après-midi passent en jeux : le jardin, qui descend en paliers successifs encombrés de bananiers, d’orangers et de citronniers offre d’inépuisables parcours et recoins ; roulades et culbutes sur la pelouse sont interminables, comme le sont les parties de « piedra-tijera-papel » « pierre-ciseau-papier » le poing fermé gagne face aux deux doigts tendus de l’autre joueur, les doigts tendus gagnent devant la main posée à plat, qui l’emporte sur le poing fermé qu’elle peut envelopper.

L’atelier de dessin, ouvert en permanence, a des allures de ruche.

Jamais on n’a tant joué. Jamais on n’a tant ri.

Le projecteur de cinéma est entreposé dans la maison et nous regardons ensemble certains des films que je dois visionner. J’ai trouvé dans une réserve des séquences de cinéma muet : le rythme auquel défilent les images est une source de réjouissance intarissable. Le seul qui ne se laisse pas impressionner est Manuel, un réfugié d’âge mûr que nous avons engagé pour nous aider à entretenir la maison et le jardin : impavide devant chaque scène, il déclare qu’il connaît déjà les monuments, les paysages qui passent sur l’écran. Sans doute espère-t-il ainsi en imposer aux enfants. Le film suivant est une course de chevaux. Carlitos, de connivence avec Louis, fait défiler le film à l’envers : les enfants se tordent de rire, Manuel maintient avec une parfaite assurance qu’il y a beau temps qu’au Salvador se déroulent des courses comme celle-là ! Nous passons le film à l’endroit, je crois que Manuel ne nous a pas tenu rigueur de notre supercherie.

Jamais on n’a tant inventé de fêtes : un jour des contes, un jour une improvisation théâtrale, un autre un cortège de déguisements. Carlitos, si souple qu’il passe d’un arbre à l’autre en sautant de branche en branche, est toujours prêt à nous offrir un spectacle d’acrobaties. Chaque fois qu’un anniversaire en donne l’occasion, on suspend à une branche du manguier une « pinata » : immense poupée de papier multicolore, la pinata renferme une jarre de terre cuite emplie de bonbons, de fruits et de friandises. Au bout d’une corde, elle monte et descend au gré de qui la tire, tandis que les enfants, un bandeau sur les yeux, cherchent à frapper la jarre d’un bâton. L’un d’entre eux finit toujours par parvenir à la briser, la pinata s’ouvre libérant les gâteries renfermées dans son ventre et c’est une ruée avant que les bonbons enrubannés n’atteignent le sol.

L’un des évènements artistiques majeurs de cette période est l’interprétation du « Carnaval des animaux » de Saint-Saëns par tous les enfants : Maurice Béjart aurait sans doute apprécié.

On fête les rois en fabriquant avec des bambous, des branches et des fleurs du jardin des sceptres et des couronnes dont seraient jalouses les reines.

Ne serions-nous pas, tous ensemble, en train de faire lâcher prise au malheur ?

De nombreux artistes avaient naguère élu domicile sur ces hauteurs des Planes de Renderos où les vestiges d’ateliers rappellent ce temps qui fut prospère pour quelques-uns. Le Parque Balboa voisin a dû être à San Salvador ce que le Bois de Vincennes est à Paris ; en temps de guerre et à l’orée de ce quartier à demi déserté, il est presque à l’abandon : qu’importe ! Nous allons souvent y passer quelques heures et les enfants aiment particulièrement se perdre dans le labyrinthe artificiel formé par des bambous que plus personne ne songe à tailler depuis des années. Nous n’avons qu’à traverser la rue pour aller dans une « pupuseria » manger ces galettes de maïs fourrées de fromage ou de purée de haricots dont les enfants se délectent.

La sortie préférée de tous est celle de la mer : l’Océan Pacifique n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres. La route descend en lacets jusqu’au port de La Libertad, d’où on bifurque vers le sud en longeant la côte pour arriver à San Diego. Les bains dans l’océan sont aventureux : après une vague mémorable qui recouvre les enfants que nous parvenons heureusement à rattraper tous par un pied ou par un bras, nous y renonçons pour nous rabattre sur la lagune vaste et peu profonde, qui offre une baignade sans danger même pour les plus petits. Au bord de la lagune, des pêcheurs ont installé sur des armatures de bambou des abris de palme où on peut faire halte et manger quelques poissons grillés. Sous les tables bancales s’affairent chiens et cochons qui se disputent les têtes de poissons jetées sur le sol et dévorent jusqu’à la dernière arête : la faim donne des estomacs à toute épreuve !

Les enfants se rendent souvent au refuge de « Maria Eugenia », à quelques centaines de mètres de chez nous, où ils retrouvent des dizaines d’autres enfants réfugiés. La deuxième année, les plus grands sont inscrits à l’école du quartier, qui les accueille tous les matins.

Souvent deux ou trois enfants nous accompagnent au marché, à une rencontre ou à un spectacle : on ne reste pas entre les murs de notre jardin !

Le ferions-nous, notre verger est le plus beau des espaces pour des enfants qui pour la plupart sont nés et ont grandi à la campagne et le rectangle de gazon entre la terrasse et le manguier est le lieu où commencent tous les jeux et où se tient notre « école en plein air » : Carlitos et Osmin, les deux aînés, font l’école aux petits. Un tableau noir à l’ombre du grand arbre, des craies, une ardoise pour chacun : nos maîtres d’école improvisés, qui savent tout juste lire et écrire, s’avèrent d’ardents pédagogues.

Tous les amis de passage prennent part à la vie de cette communauté hors normes, en faisant assaut de générosité et d’invention. Violette, venue de Mexico pour conseiller les professeurs de français des universités salvadoriennes, apporte fards et couleurs afin d’initier toute la petite troupe au maquillage et nous avons droit à un spectacle de clowns. Pierre, venu de France donner des concerts de guitare classique, répète chaque jour devant les enfants subjugués. Georges, mon collègue au Mexique, et sa femme Carmen achètent pinceaux et pots de peinture et l’atelier de « muralistes » bat son plein pendant une semaine. Les fresques qui couvrent l’intérieur de tout le mur d’enceinte du verger, œuvre commune de nos enfants et des trois leurs, témoignent durablement de leur passage. Marc, venu de l’Institut national de recherche agronomique organiser la coopération avec l’Université Centraméricaine, laisse à son départ, avec un message aussi discret qu’il l’est lui-même, l’intégralité de ses frais de mission, pour les études de Lilia jusqu’à son baccalauréat.

La maison résonne souvent des chants d’amis salvadoriens qui ont fondé un groupe musical et découvert chez nous leur public le plus enthousiaste. Les enfants reprennent en chœur :

« Je demande seulement à Dieu

que la guerre ne me laisse pas indifférent

c’est un monstre qui écrase de tout son poids

la pauvre innocence des gens ».

De la camionnette de la Marichi ou de celle de Miguel Campbell, ami écossais qui veille sur les réfugiés d’Amérique centrale, descendent des troupes d’enfants venus d’autres refuges qui envahissent le jardin pour une journée et se mêlent allègrement aux nôtres.

Nous avons risqué d’autres envahisseurs. Plusieurs fois, des soldats se sont présentés à la grille et ont voulu entrer. Des voisins sans doute avaient dénoncé la présence d’enfants trop nombreux. Mais notre statut diplomatique (nous avons posé à l’entrée une imposante plaque gravée : « Résidence diplomatique de l’attachée culturelle de l’ambassade de France ») et l’autorité de Louis (« Qui est l’officier qui vous commande ? Il n’y en a pas ? Dites-lui que je le recevrai quand il se présentera ! » lance-t-il d’un ton sans réplique du haut de sa silhouette de gentleman britannique et de sa parfaite maîtrise du style militaire ) ont dissuadé les militaires d’aller plus loin. Son assurance a créé un sentiment de confiance chez les enfants qui dissipe jusqu’à un certain point la peur des uniformes.

La visite qui nous donne toujours le plus de joie est celle d’ Ignacio Martin Baro, vice-recteur de l’Université Centraméricaine : il embrasse les enfants, empoigne la guitare pour nous chanter « le métèque » de Moustaki, « caminito del Indio » d’Atahualpa Yupanqui ou « cuando calla el cantor » de Silvio Rodriguez. Celui que tous nous appelons affectueusement « Nacho » dirige le Département de psychologie de l’université et il dialogue souvent avec nous sur les réactions des enfants à la guerre et sur la manière dont ce conflit prolongé les affecte. Il écrit sur ce thème des articles et prépare plusieurs livres. Ce que nous faisons avec les enfants l’intéresse : il constate avec nous que, dans ce drôle de groupe, on se fait du bien les uns aux autres. Ce ne sont pas seulement les adultes qui font du bien aux enfants, les enfants se font mutuellement du bien…et ils nous en font aussi, leur présence nous soulage du poids de la guerre omniprésente. Les enfants qui font un séjour prolongé dans notre maison échappent progressivement à cette obsession du malheur qu’alimentaient les récits des drames répétés à satiété dans les refuges. La plupart montrent une formidable capacité à revivre, à retrouver une vie « normale » d’enfants, à se reconstruire. Nous ne nous leurrons pas, nous imaginons que le chemin sera très dur pour chacun après les épreuves endurées, mais ce que nous expérimentons quotidiennement est plutôt que la vie prend inexorablement le dessus.

Bien des années après, le hasard (mais je ne crois à aucun hasard) me fera retrouver un des enfants qui a passé quelques mois chez nous au début, avant de partir faire des études en Belgique. Adulte, il est revenu dans son pays pour y fonder un lieu d’accueil qui assure étude et nourriture à près d’une centaine d’enfants d’un quartier misérable de Zaragoza. Je suis touchée de la reconnaissance qu’il exprime, je lui dis que nous ne faisions pourtant rien d’exceptionnel, même la nourriture était plus que frugale et ne différait guère de celle d’une famille pauvre. Il sourit :

« Ana, vous ne vous rendez pas compte. Arriver aux Planes, c’était comme arriver au paradis !

– mais qu’y avait-il d’extraordinaire ?

– cela même : être sûrs de manger plusieurs fois par jour, être sûrs de dormir tranquilles, être sûrs qu’on ne nous ferait pas de mal : cela était inespéré ! »

PAROLES D’ENFANTS

Si les enfants se plaisent au jardin, il n’est pas question qu’ils s’y rendent la nuit. Aucun n’oserait traverser cette étendue après le crépuscule, de peur d’y croiser un « cipitillo », petit être affreusement laid qui surgit nu à la faveur de l’obscurité et peut jouer aux vivants les plus mauvais tours. Les hommes eux craignent davantage la « ciguanaba », splendide femme qui apparaît la nuit à ceux qui se sont égarés et les subjugue par sa beauté ; lorsqu’elle les a entraînés à l’écart, elle se transforme en une effroyable créature et les tue. Nous avons pu mesurer la vitalité de ces croyances en constatant le refus obstiné des garçons à s’aventurer le soir sur la terrasse : nous plaisantons sur ce thème, confiants dans la force du rire pour déjouer les peurs. Un soir, la conversation roule depuis un moment sur tout ce à quoi croient les enfants. Blanca, gamine coquine aux yeux malicieux, qui se remet chez nous d’une maladie grave, se fâche presque devant le scepticisme que nous affichons et les moqueries irrespectueuses qui émaillent notre dialogue. Contrariée, elle prend vivement la parole :

« Moi, je crois au diable !

  • mais le diable n’existe pas, ma chérie, c’est une bêtise que certains vieux prêtres colportent pour faire peur aux grands et aux petits

  • non, répond-elle avec véhémence, vous êtes des menteurs, le diable, je l’ai vu !

  • tu as vu le diable, toi ? ironise Carlitos

  • oui ! J’étais sur le bord de la route, j’ai vu le diable monter dans un camion, il s’est installé au volant et il s’est mis à rouler, il y avait des gens couchés sur la route, à plat ventre. Il est passé sur eux en écrasant tout le monde ! Je me suis jetée dans le fossé pour lui échapper ! »

Nous sommes médusés : Blanca ne ment pas, le diable au Salvador porte un uniforme, bien d’autres qu’elle ont pu le voir à l’œuvre…

*

Sara est venue nous éveiller en grimpant sur notre lit.

Un petit minois taquin et rieur, une intelligence toujours aux aguets, une boule d’énergie et de drôlerie, une façon d’affronter la vie si directe et si limpide que sa présence est une joie constante. Réplique féminine du Kid de Chaplin, réplique enfantine de la Gelsomina de « La strada », elle a tout pour nous émouvoir. Elle perçoit parfaitement notre empathie car, de tous les enfants, elle est la plus familière avec nous.

Ce matin, assise sur le ventre de Louis, elle le soumet à une série de questions posées avec tant d’ardeur qu’il ne saurait s’y soustraire, même si elles concernent maintenant sa famille, thème qu’il n’aime guère aborder : il n’a pas connu sa mère , morte dix jours après sa naissance « des suites de couches » comme on disait alors. Et son père, dont il s’était depuis longtemps séparé, est mort de vieillesse loin de lui.

« Et ta mère, où est-elle ?

– Elle est morte.

– Et ton père ?

– Il est mort.

– Ah oui ! Qui les a tués ? »

La question a été posée avec le plus grand naturel : elle nous saisit. Un enfant français aurait supposé une maladie ou un accident de voiture. A un enfant salvadorien de cinq ans, il ne vient rien d’autre à l’esprit qu’un meurtre. Entre toutes les paroles entendues au Salvador, cette question restera toujours pour moi la plus révélatrice de l’univers mental des enfants grandis dans la guerre :

Et tes parents, qui les a tués ?

*

Tonito n’est pas seul au monde. Nous l’apprenons le jour où la Mère Marichi nous remet une lettre qui a suivi un chemin compliqué pour lui parvenir et qui est adressée à l’enfant.
Elle vient de son oncle, le frère de son père, qui est « dans la montagne », selon l’expression consacrée pour évoquer la guérilla.

Cette lettre est un évènement. C’est la seule qu’aucun de nos enfants recevra tout au long de leur séjour chez nous. Nous nous rassemblons autour de la table et chargeons Carlitos de la lire à haute voix, pour Tonito qui ne sait pas lire et pour toute la petite communauté.
Elle est très brève, écrite sur une page arrachée d’un carnet.

Quelques lignes pour dire la fierté de se battre pour la liberté et qu’il faut tenir bon, pour dire la tendresse et qu’il reviendra un jour prendre Tonito.

L’oncle, en repliant la feuille bien serrée, y a glissé une pièce de monnaie. Tonito la prend dans sa main d’un air incrédule : son oncle lui a envoyé un colon. De quoi s’acheter peut-être une friandise.

Tonito, au comble de la fierté d’avoir reçu pareille lettre, garde son colon dans la main tout au long du dîner très animé qui se prolonge au-delà de l’heure accoutumée. Les enfants regagnent leurs chambres aussitôt après.


Le lendemain matin, en voyant Tonito apparaître le premier sa pièce à la main, alors que je suis seule dans la cuisine, je ris à l’idée qu’il a dû la garder ainsi toute la nuit. Je l’embrasse et, comme il reste planté en face de moi, je lui demande ce qu’il veut.

« Ana, je voudrais que tu achètes un gâteau pour nous tous avec ce colon ! »

Petit bonhomme ! La première fois qu’il a un sou à lui, qu’il pourrait s’offrir une gâterie…j’en ai les larmes aux yeux en même temps que je souris de son illusion : avec un colon, on peut tout juste acheter un ou deux bonbons !

« Tu es bien sûr ? C’est à toi… »

Il est bien sûr. Je ne l’ai même jamais vu aussi déterminé. Et à voir comme il s’est animé à l’évocation du gâteau, il l’imagine certainement énorme. Il serait inutile de discuter. Je prends la pièce qu’il me tend.


Nous avons réuni les plus grands et décidé que cela valait d’être fêté. Je suis allée acheter une montagne de gâteaux et de sucreries et nous avons préparé pour les enfants un goûter comme ils n’en avaient jamais fait. Ca a commencé plutôt solennellement parce que Marina a pris la parole pour dire que c’était Tonito qui leur offrait ce goûter avec le colon envoyé par son oncle. Ca a continué dans les rires entre chaque bouchée.


Tonito le timide rayonnait.

*

Nos amis de Médecins du monde nous confient leur embarras : la population du camp dont ils ont la charge, à Zaragoza, est stabilisée et ils n’ont plus de malades en assez grand nombre pour justifier le maintien dans le camp de la petite unité sanitaire accueillant jour et nuit des patients. Ils vont donc la fermer. Mais que faire des deux enfants qu’ils y gardaient jusqu’à présent, un bébé et une fillette ? Leurs parents seraient morts, à ce qu’a dit la femme qui les a déposés là avant de repartir dans on ne sait quelle direction.

Eux pourraient garder le bébé, à laquelle le médecin qui dirige l’équipe s’est attachée, si nous prenions l’aînée.


C’est ainsi qu’Anita est arrivée chez nous. Elle a un sourire très doux, la peau sombre et d’immenses yeux brillants : je la surnomme « la petite perle noire ». Elle a tellement l’habitude d’aller pieds nus qu’elle refuse les sandales que nous lui offrons et nous la laissons faire à sa guise. Notre sauvageonne a dans les quatre ans ; les autres, tous plus grands qu’elle, la prennent en affection. Poupée vivante, toute en sourires et en rondeurs. Elle passe de bras en bras, entourée et choyée.


Le surlendemain de son arrivée, au lieu de se lever avec les autres, elle reste dans son lit. Petit oiseau épuisé. A son chevet, nous cherchons ce qui ne va pas. Louis, qui a travaillé plusieurs années dans un service de cardiologie, a l’intuition d’un problème cardiaque : il a remarqué que les lèvres de la petite fille sont violettes et qu’elle a des difficultés pour respirer. C’est surtout son petit torse curieusement renflé formant comme un bouclier qui paraît étrange : une malformation congénitale du cœur ? Le médecin puis le spécialiste que nous consultons confirment le diagnostic. Une opération sera indispensable dans les années qui viennent pour sauver l’enfant.

Nous filons voir l’équipe de Médecins du monde : comment ont-ils pu ne pas se rendre compte, alors que l’enfant était sous leurs yeux depuis des mois ? Tant de travail, tant de cas graves, tant de problèmes à résoudre, tant de fatigue…Nous nous calmons. Ils proposent de se charger de la délicate opération, qui pourrait être faite au Canada ou en France. Mais qui prendra la décision et qui peut autoriser cette enfant à sortir du Salvador ? Nous nous avisons tous qu’il faudrait commencer par retrouver sa famille, si elle en a encore. La femme qui l’a laissée dans ce camp a peut-être indiqué un nom, un lieu d’origine ? Le médecin, peut-être pour réparer la négligence passée, s’offre pour mener l’enquête.


Elle est efficace au-delà de toute attente : il ne se passe pas deux semaines avant qu’elle nous appelle. Elle a retrouvé trace du père. Nous ignorons par quels recoupements, sur la base de quels indices. Nous ne songeons même pas à le lui demander : sans doute commençons-nous à nous couler dans le moule de cette culture de la clandestinité qu’a développée ce peuple soumis à la guerre. Ou bien tant de souffrance alentour nous rend-elle fatalistes et nous ne nous surprenons plus que le destin batte ainsi les cartes de toutes ces vies ballottées par la guerre et qu’il lui arrive même, parfois, de tirer ensemble les cartes qui n’auraient jamais dû être séparées.

Le père est en prison à Mariona, dans la section des politiques. Médecins du monde obtient le droit de lui rendre visite avec Anita. Le médecin vient la chercher chez nous et nous la ramène le soir même. L’enfant a l’air calme, un peu perdu. Elle n’a pas lâché la main du médecin pendant toute la visite. Elle ne semblait pas se souvenir de son père. Lui, comme les autres prisonniers politiques, travaille à fabriquer des pantins que la prison vend à l’extérieur. Anita tient serré dans ses bras le cadeau de son père : un clown multicolore en feutrine.

Begonia, qui nous rend de fréquentes visites, a connu Anita chez nous dès le jour de son arrivée et nous lui avons bien sûr raconté le peu que nous savions de son histoire. Quelques semaines plus tard, elle nous annonce : « j’ai peut-être retrouvé la mère d’Anita. Une femme est arrivée à la Basilica, elle doit s’y reposer quelque temps. Deux enfants l’accompagnent : un garçon, une fille, dix, douze ans…mais elle est à la recherche de ses deux dernières, dont elle a été séparée lorsque l’armée a envahi son village et que tous les habitants ont dû s’enfuir. Il y a plus d’un an…un nouveau-né et une petite Argelia qui doit avoir dans les sept ans et a un signe distinctif : le torse anormalement bombé. La mère nourrit encore l’espoir insensé de retrouver ses filles grâce à cet indice. »

C’est ce détail aussi qui a retenu l’attention de Begonia, bien que ni le prénom ni l’âge ne correspondent car Anita a la taille d’un enfant de quatre ans. Mais peu d’enfants salvadoriens ont eu un développement normal : à la malnutrition de génération en génération s’est ajoutée la famine du temps de guerre. Le prénom ? tant d’enfants aussi ont perdu leur prénom, trop petits au moment où ils perdaient leur famille pour s’en souvenir, ou assez grands pour s’en inventer un autre quand ils sentaient une menace peser sur eux et voulaient brouiller les pistes.

Je ne sais lequel d’entre nous propose à Begonia d’aller jusqu’à la porte de la chambre des filles, occupées à un jeu d’où nous parvient le murmure de leurs petites voix, et de lancer ce prénom. Cela peut paraître brutal, c’est moins dur que de confronter cette petite à cette femme dans le refuge si elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Begonia, appuyée au chambranle de la porte, n’a pas attiré l’attention des enfants absorbées par leur jeu. De sa voix claire, elle lance : «  Argelia ! » Anita sursaute, se retourne d’un seul élan vers la porte : pas de doute, c’est elle !

Il faut peu de temps pour que la mère retrouve ses deux enfants perdues. Personne n’hésite. Anita, consultée, a tout de suite dit oui. Nous lui avons préparé un sac avec quelques vêtements ; elle est partie dans les bras de Begonia en serrant bien fort son clown. L’équipe de Médecins du monde a amené au refuge le bébé qu’elle avait accueilli quelques semaines plus tôt à San Salvador.

Begonia, dès qu’elle le peut, vient nous raconter. Le bonheur des retrouvailles. L’émotion, autour de ce petit groupe, des autres réfugiés, tous avec ce même rêve d’étreindre un jour des survivants, quand cette guerre sera finie. Anita-Argelia accueillie par les autres enfants et, au cours de leurs jeux, le clown dont un gamin s’empare, qu’un autre lui dispute et qui finit tout dépecé et le chagrin d’Anita.

Les enfants, qui nous écoutaient jusque là avec une extrême attention, se sont éloignés lorsque Begonia s’est mise à parler des autres refuges. Nous avons avec elle commenté les nouvelles des derniers jours : la répression, tel et tel disparus. Le lot coutumier de nos conversations. Nous ne prêtons plus attention aux enfants, que nous croyons replongés dans leurs jeux. Je suis distraitement leur va-et-vient jusqu’au couloir, l’un d’eux jette parfois un regard vers la porte du salon où nous sommes assis. Notre conversation se prolonge.

Quand notre amie se lève pour partir, les enfants viennent en courant vers elle, l’entraînent dans le couloir devant un monticule de vêtements et de jouets qu’ils ont fini d’amasser :

« Begonia, c’est pour Anita !

Tu lui portes tout !

C’est pour remplacer son clown que les autres ont cassé !

Et puis on a mis aussi des jouets pour les autres enfants, pour qu’ils aient quelque chose et laissent Anita tranquille. »

Nous trouvons un grand sac pour mettre ce trésor, pendant que les enfants se coupent la parole l’un à l’autre, dans leur empressement à faire à Begonia toutes les recommandations pour la distribution de leurs cadeaux.

Nous donnions à chaque petit à son arrivée sous notre toit un objet qui soit à lui : une poupée ou un jouet. C’était quelque chose comme la poupée de Cosette. Tout le reste était collectif. Leur geste nous laisse sans voix : Cosette offrant sa poupée à plus désemparée qu’elle-même…Qui nous croirait, en France, si nous racontions cette histoire ?

Le dîner, soupe, riz et haricots noirs, nous paraît un festin.

Le lendemain, vers midi, tout ce petit monde vient m’entourer, les uns grimpés sur mes genoux, les autres au plus près.

« Ana, vous n’êtes pas fâchés, Louis et toi ?

– Mais non. Pourquoi serions-nous fâchés ?

– Pour ce qu’on a fait hier. Ce n’est pas bien, parce qu’on a donné ce que vous nous aviez donné pour qu’on le garde…

– Mais au contraire, nous sommes très heureux. Nous sommes fiers de vous.

– Alors c’est bien. »

Sara, la plus petite, prend la parole pour le groupe des filles :

« On voulait te dire de ne pas te faire de souci parce qu’on a donné seulement quatre poupées, on en a gardé une…tu sais, ça suffit pour jouer à cinq ! »

CELIA

Celia semble la plus fragile des enfants. Lorsque la Marichi nous la confie, elle a le ventre gonflé de parasites, les cheveux coupés très courts pour éviter les poux, l’air pataud et les gestes malhabiles.

Complètement silencieuse, elle tourne parfois pendant des heures sur elle-même, enfermée dans une litanie où nous ne captons, inlassablement répétée, qu’une dénégation.

Quand elle nous répond, c’est toujours par la négative :

« Tu es jolie !

– Non !

– Tu es gentille !

– Non !

– C’est bien ce que tu fais !

– Non ! »

Quand elle n’est pas inactive, elle ordonne les vêtements et les chaussures des autres enfants, dont elle deviendrait facilement la servante si nous n’y prenions pas garde. Toujours disponible pour les autres, un élan la porte vers les tout petits. Chaque fois que des familles nous visitent ou qu’elle nous accompagne hors de la maison, elle cajole un bébé et passe des heures à « chinear » ainsi qu’on dit au Salvador, gardant dans les bras des enfants qui pèsent parfois presqu’autant qu’elle.

La Marichi l’a trouvée au refuge de Domus Maria, dans un total isolement : une femme était venue la déposer là et était repartie aussitôt, ne laissant que le prénom de cette petite fille qui avait entre deux et trois ans. Si cette femme a laissé plus d’informations – un nom de famille, un lieu de provenance -, personne n’en a gardé le souvenir. En pleine guerre, il aurait été de la dernière imprudence de tenir un registre. Et à quoi bon ?

Celia a passé deux ou trois ans dans ce camp, en proie à la solitude, plongeant peu à peu dans une espèce d’hébétude. La Marichi, la voyant si perdue, l’en a sortie pour la placer dans son orphelinat.


Chaque enfant est une énigme. Nous sommes devant chaque enfant comme devant un mystère à respecter. Celia est le plus profond de ces mystères.

Perdue dans une rêverie permanente, elle est la douceur même : l’air d’un ange tombé du ciel qui n’est pas sûr d’avoir grand chose à faire parmi les humains.

Sa mémoire est vide, même le prénom de sa mère est englouti dans l’oubli.

Nous sommes plus attentifs à elle qu’aux autres : elle est la plus désemparée.

Deux années d’attentions, de douceur, de sollicitude, de câlins, de siestes tendres dans les hamacs, de bercements viennent à bout de ce qui ressemblait à de l’autisme.

Celia participe aux jeux avec de moins en moins de réserve. Elle apprend des rudiments de lecture et d’écriture. Elle manifeste une joie intense lorsqu’elle achève son premier dessin, lorsqu’elle brandit la première page de son premier cahier d’écolière.

Louis remarque qu’elle franchit comme en accéléré les étapes par lesquelles passe tout enfant, comme si elle sortait d’un ensorcellement.


Derrière l’apparente fragilité , sous les couches successives déposées par le malheur, il a dû y avoir un socle solide. Pour que Celia ait pu ne serait-ce que survivre dans la solitude du camp après la perte de sa famille, il faut que ce socle ait été inébranlable. Nous n’en imaginons qu’un : si peu qu’elle ait vécu avec ses parents, avec sa mère seule peut-être, si proche de sa naissance qu’ait été leur séparation, Celia a dû être un nouveau-né profondément chéri. C’est l’empreinte première, qui lui a donné la force de survivre et qui lui donne la douce énergie de reprendre goût à la vie.


Cette petite fille sans mémoire me donne un jour une première clé.

Elle se tient debout devant moi, immobile, tandis qu’assise sur le sofa du salon, je donne le sein à Manuela. Enfant désirée. Dans ce pays en guerre, où chaque jour apporte son comptant de combats et de victimes, où les escadrons sèment la destruction, je me suis sentie dans un champ de forces : forces de mort, forces de vie. J’ai voulu m’inscrire contre la mort, dans un projet de vie, de la façon la plus manifeste et la plus élémentaire qui soit. J’ai voulu donner la vie et Manuela vient de naître. Si ma décision de devenir mère était prise avant celle d’accueillir des enfants sous notre toit, je suis comblée que ma fille soit née au milieu d’une nombreuse fratrie et les enfants sont ravis de la présence de ce nourrisson parmi eux.

C’est au cœur d’une chaude après-midi. Celia, silencieuse comme à l’accoutumée, reste sans bouger en face de moi, dans le cœur de la maison paisible. Je l’invite à venir s’asseoir près de moi. Elle ne fait pas un mouvement, mais prononce d’un ton presque solennel cette toute petite phrase :

« mi mama tambien me queria »

« ma mère aussi m’aimait »

Premier signal envoyé par une mémoire si enfouie que nous avions pu la croire abolie.

J’aime qu’avec Celia notre oreille s’affine pour entendre la petite voix nous révéler de grandes vérités.

Nous croisons, en descendant en ville, une colonne de camions militaires qui montent vers les Planes de Renderos. Les enfants se recroquevillent sur leurs sièges. Celia regarde, pétrifiée. Nous gardons le silence. Et c’est Celia qui le rompt et, avec une assurance que nous ne lui connaissions pas, s’en prend aux soldats : « ils sont méchants. Ils tuent les pauvres et en plus ils les volent » s’emporte-t-elle pour finir son monologue par ces mots :

« pobrecitos los pobres !»

« malheureux les pauvres ! »

Aujourd’hui, me souvenant de ces trois mots, je peux assurer que c’est la seule fois où nous avons entendu Celia, qui reste toujours aussi bonne et tolérante, mettre quelqu’un en accusation. Sans doute aussi nous apprend-elle à aller à l’essentiel, à dire en trois mots ce que ne disent ni fines analyses, ni longs discours ni déclarations péremptoires :  pobrecitos los pobres…

*

L’été 86, quand l’ambassadeur de France m’apprit qu’il avait obtenu mon départ, la première personne à qui je confiai mon désarroi fut le Père Ellacuria. Théologien dont l’autorité morale et spirituelle était reconnue dans le monde entier, bête noire du secteur le plus rance de l’oligarchie salvadorienne, ce jésuite venu du pays basque dirigeait l’Université Centraméricaine devenue au fil du temps, au cours d’un conflit qui avait éteint les autres foyers intellectuels du pays, le lieu où s’élaborait une pensée critique et où s’inventait le modèle original d’une université au service des pauvres. Ellacuria nous honorait de son amitié, nous avions depuis des années avec lui de fréquents dialogues sur tous les thèmes qui nous tenaient à cœur et la confiance entre nous était mutuelle. Je lui expliquai combien cette menace de départ nous déchirait : nous voulions rester, afin de continuer à nous occuper des enfants. Tout en se disant disposé à m’engager à l’université si je persistais dans cette volonté, il entreprit de m’en dissuader : nous serions en grand danger, dès lors que je n’exercerais plus de fonction officielle. Le moins que nous risquions était une expulsion par les autorités salvadoriennes, le pire était aisé à imaginer…en restant, dans aucun cas nous ne pourrions continuer à protéger ces enfants.

Ces arguments étaient irréfutables. Nous nous résolûmes à partir. Nous avons alors réuni nos amis pour un « conseil de famille » aussi atypique que l’était celle que nous commencions à former après deux ans de vie commune avec les enfants les premiers arrivés sous notre toit. Les amis furent unanimes : « vous avez commencé à créer avec ces enfants une relation stable qui leur est bénéfique. Emmenez avec vous ceux que personne ici ne peut garder. Continuez à les élever dans l’amour. Eduquez-les de telle façon qu’ils n’oublient jamais d’où ils viennent et qu’ils puissent revenir, adultes, au Salvador, s’ils le désirent. »

L’archevêché se chargea de faire le nécessaire pour légaliser les trois enfants qui allaient nous accompagner. Les démarches prirent plusieurs mois. Je venais de m’asseoir dans la voiture garée face à l’ambassade où on m’avait rendu les trois passeports munis de visas pour la France, quand la terre trembla. Le temps de voir dans le rétroviseur un passant tomber au milieu de la rue et les lampadaires s’agiter, j’ai rassuré Carlitos qui m’accompagnait : « es un temblor ». Nous sommes remontés vers la maison. Les maisons écroulées, un chantier d’où on emportait le corps d’un homme tombé d’un échafaudage, j’ai compris que c’était grave, que ce n’était pas un « temblor » mais un « terremoto » : un tremblement de terre pour de vrai. La route qui montait aux Planes était impraticable, elle avait glissé dans le ravin à plusieurs endroits. Nous avons laissé la voiture et sommes montés à pied. J’ai trouvé dans la montée notre garagiste, hébété. Sa femme et sa fille, descendues ce matin en ville, avaient péri sous un mur qui s’était abattu sur elles. Les gens que nous croisions racontaient qu’aux Planes tout était détruit. Nous allions vers l’épicentre, entre des gens affolés qui montaient ou descendaient. Je pensais : je peux ne retrouver personne…Nous avons mis une demi-journée à parvenir jusqu’au sommet où nous vivions. Nous sommes arrivés face à la grille. Je me suis surprise de voir la maison debout. J’ai appelé, Louis est apparu : « tout le monde est vivant dans la maison ». Nous nous sommes effondrés en larmes en nous embrassant des deux côtés de la grille. Quand la terre avait tremblé, Louis avait empoigné Manuela qui dormait dans son couffin et poussé vers le jardin un ami que nous abritions alors chez nous. Les autres étaient déjà réunis dehors. Celia manquait. Louis est revenu à l’intérieur, les secousses continuaient, il a trouvé Celia cachée sous un lit de la chambre des filles : il l’a prise dans ses bras et emmenée à son tour dehors. Elle était pâle : 

«  j’ai cru que c’était un bombardement » a-t-elle murmuré en guise d’explication.

Dix jours plus tard, nous quittions le Salvador.

LES J…ERRANTS

Une première année en Espagne pour servir de transition à nos petits Salvadoriens avant de nous fixer en France : ils continueront à parler leur langue et n’auront pas trop froid, pensions-nous en atteignant l’Andalousie dans une roulotte d’occasion achetée à Aubervilliers. Nous nous grisions de flamenco dans les villages autour de Jerez de la Frontera. Les enfants se laissaient apprivoiser par la Méditerranée, constatant avec étonnement que tant d’imposants immeubles étaient inoccupés en hiver alors que chez eux les paysans n’ont même pas de maison en dur. Ils célébrèrent le Nouvel An dans une barque de pêche oubliée sur une plage de sable. Une idée curieuse était née d’eux : fêter chaque mois le jour de la naissance de Manuela, petite sœur choyée, centre de toutes les affections, en la couronnant de fleurs de mimosas et d’ibiscus.

Esteban, jeune jésuite connu au Salvador pour son engagement radical et auquel nous étions profondément liés pour sa personnalité rayonnante, vint partager quelques jours de notre vie andalouse. Un soir, il resta longuement à converser avec Carlitos qui lui raconta les dernières heures qu’il avait vécues dans la maison paternelle à Aguilares :

« Et tu ne te souviens pas du nom du jésuite qui vous a tous sauvés en vous emmenant et en vous confiant à la Marichi ?

– Non ! »

Sur ces mots, chacun alla dormir. Carlitos, au réveil, accourt vers nous, un sourire radieux sur le visage : « Maintenant je sais ! Il s’appelle Barcelino. Je l’ai vu cette nuit en rêve. Il venait vers moi, me regardant droit dans les yeux, et me disait doucement :  tu sais bien que je suis Barcelino ! »

Esteban s’exclame : « Marcelino ! c’est sûrement Marcelino Perez. Il était ami de ton oncle Rutilio. Je le connais, il est à Panama maintenant. Ecris-lui ! » Une belle correspondance s’ensuivit.
Ainsi pouvait surgir d’un rêve un nom qu’on croyait effacé.

Nous arrêtons la roulotte aux abords de Guaro et marchons jusqu’au centre du village par les rues étroites. Nous débouchons sur une vaste place parfaitement ronde au centre de laquelle est plantée une église aux proportions harmonieuses : « nous allons visiter l’église de Santa Maria » dit l’un d’entre nous.

Celia et Silvia nous tiennent par la main, Carlos porte Manuela sur son dos comme il aime tant le faire. C’est une belle après-midi d’hiver avec ce ciel limpide que la Méditerranée offre à profusion. Nous nous taisons, comblés par la lumière, par la beauté de ce moment et par la tendresse qui circule entre nous. Dans le calme que rien ne trouble, Celia, qui a lâché nos mains et s’est immobilisée, saisie comme devant une révélation qu’elle se fait à elle-même, laisse tomber ces mots :

« ma mère s’appelait Maria »

Ainsi surgit du silence un prénom qu’on avait cru pour toujours oublié.


Un autre jour, ce fut le prénom du père : Tiburcio. Un autre jour, l’évocation d’un frère, Chepito, dont Celia se souvient qu’il était beaucoup plus âgé qu’elle et qu’il prenait soin d’elle.

Le temps qui passe fait remonter du fond du puits des bribes du passé comme des éclats furtifs de lumière dans l’obscurité. Il efface aussi peu à peu les blessures de la petite enfance.

Nous avons repris la route en sens inverse. Les enfants se sont habitués à l’atmosphère d’un pays qui devient un pays nanti : l’Espagne. Ils peuvent aller vers la France, dont ils vont devoir apprendre la langue et où ils vont faire leurs études primaires.

A Ramatuelle où nous accueille un ami de longue date, dans ce vallon où les chênes-liège et les pins parasols composent le paysage qui demeure pour moi celui de l’harmonie absolue, j’attends Celia et Silvia qui se sont attardées dans les bruyères sur la piste de quelque tortue ou de quelque trésor ignoré des adultes. Je les vois arriver en gambadant dans le chemin de terre qui descend en pente douce entre la vigne et la garrigue. Un hélicoptère apparaît au-dessus du vallon, sans doute vient-il sulfater les vignes plus loin vers la plaine. Celia, comme chaque fois qu’elle entend un avion ou un hélicoptère, prend peur et se met à courir dans le chemin. Et puis je la vois qui s’arrête, et repart d’un pas posé vers Silvia qu’elle rejoint. Je les attends, Celia est tranquille. Elle a compris ce jour-là qu’un hélicoptère n’était pas une menace. Je ne l’ai plus jamais vu marquer la moindre crainte en pareille circonstance. Mais il avait fallu six années sans danger pour conjurer cette peur-là…

Un an plus tard, l’été, nous rentrons avec des amis d’une longue marche dans les Voirons, notre montagne tutélaire dans le Chablais au pied de laquelle nous avons suspendu notre errance et trouvé pour nous abriter une maison que nous appelons « la casa de los j…errantes », libre à chacun de mettre ce qu’il veut derrière le J : juifs, jésuites, « jodidos »…Comme la nuit est déjà tombée, je propose de couper par les prés. Nous voilà marchant en file indienne au milieu des herbes plus hautes que les enfants. Une remarque inopportune de ma part me vaut une réponse qui éclaire un pan du passé : « les filles, cela ne vous est jamais arrivé de marcher ainsi la nuit dans la campagne.

– bien sûr que si, répond Celia avec un aplomb inhabituel, dans les guindas ! Et là, il fallait se taire. »

Les guindas ? C’est ainsi que les Salvadoriens appelaient les marches nocturnes pour fuir les zones de combat et échapper aux soldats. Femmes et enfants marchaient en colonnes, dans un silence absolu, car le moindre bruit aurait révélé leur présence. Et comment étouffer le cri des nouveau-nés ?

Ainsi, avant l’âge de trois ans, Celia a fui dans la nuit salvadorienne. Mais le souvenir en était inaccessible, jusqu’à cette nuit d’été alpine où les sensations de la marche dans l’obscurité, peut-être le frôlement des hautes herbes, ont ramené à la conscience cet épisode lointain.

Nous aimons particulièrement les cours d’eau. Le Cirque du fer à cheval, les cascades du Hérisson émerveillent les enfants, tout comme les gorges du Verdon où ils passent une journée d’été, à nager dans des trous d’eau, à sauter sur les rochers, à s’inventer de folles aventures. Quand ils marquent enfin une pause, ils se rassemblent autour de Louis qui leur raconte, depuis un tertre ombragé d’où on domine une partie de la rivière, le cycle de l’eau : nuage, pluie, ruisseau, rivière, fleuve, mer d’où l’eau s’évapore puis se condense pour former un nuage.

Celia n’a pas réagi tout de suite mais le récit l’a fascinée. Lorsque nous rentrons dans la lumière du couchant, elle dit comme pour elle-même, plongée dans une rêverie :

« je voudrais être une goutte d’eau

– pourquoi ?

– pour ne jamais mourir ! »

*

Carlitos, notre aîné, si heureux de vivre en France et d’étudier, nous quitte pourtant: il veut retourner dans son pays pour y participer à la lutte. Par fidélité pour son père, pour son oncle, pour sa mère. Sans aucun esprit de vengeance, mais pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Nous n’estimons pas avoir le droit de le retenir.

Louis et moi avons coutume d’invoquer Guillaume Apollinaire  « Apo, protège-nous de la douceur de vivre en France » : protège-nous de cette félicité de vivre entourés de tant de beauté et de jouir d’une telle sécurité que nous pourrions oublier dans quel dénuement et dans quelle oppression vivent la majorité des hommes et des femmes. Il faut croire que notre cher poète veille sur nous : un poste à l’étranger m’est à nouveau proposé au printemps 89. Notre sang nomade bouillonne. Ce sera le Nicaragua. Un ami averti me prédit que nous y verrons la chute des Sandinistes dont le combat avait, dix ans auparavant, renversé le dictateur Somoza. Ils perdront effectivement les élections en mars 90 et se retireront du pouvoir.

Nicaragua choisi, parce que nos filles y vivront dans un environnement proche de celui de leur terre natale : même langue, même climat, mêmes arbres, mêmes fruits, cultures voisines, histoires proches, luttes similaires. Nous pensons qu’il sera ainsi plus aisé pour Celia de renouer avec son pays.

La capitale, Managua, croupit dans la chaleur moite, encore marquée par le tremblement de terre de 1972 : les squelettes d’immeubles en béton s’y dressent toujours en bordure du lac pollué. « Managua gît à côté de son propre cadavre » ainsi que l’a écrit Salman Rushdie. Nous avons trouvé un havre à quelque distance de la ville : une maison de bois modeste, dont le jardin donne des fruits à profusion.

Vivre là nous permet d’être en contact étroit avec les amis salvadoriens qui vont et viennent entre les deux pays. Nous suivons d’heure en heure l’offensive de l’automne 89 lancée de l’autre coté de la frontière, avec espoir et aussi avec une grande inquiétude : la guérilla va entrer dans la capitale pour démontrer qu’elle ne peut être vaincue par le gouvernement mais elle ne peut non plus de toute évidence le vaincre. Louis a conseillé aux commandants de ne pas rester dans la ville de San Salvador plus de trois ou quatre jours pour ne pas laisser à l’armée gouvernementale revenue de sa surprise l’opportunité d’en découdre, ce qui se traduirait nécessairement par de grandes pertes dans la population civile.

A l’aube du 16 novembre, la sonnerie du téléphone nous réveille. Jesus Cardenal, l’un des responsables les plus aimés et respectés de la guérilla, nous annonce l’impensable nouvelle : six jésuites de l’Université Centraméricaine de San Salvador ont été assassinés en pleine nuit, dont Ellacuria et Nacho. Nos filles nous accompagnent à la messe improvisée l’après-midi même, dans l’université sœur de Managua où s’est rassemblée une foule bouleversée. J’écris treize ans après et je n’ai pas encore fini mon deuil ni épuisé le sens de ces morts. Je ne ferai sans doute jamais ni l’un ni l’autre.

Quelques mois plus tard, c’est un appel d’une autre amie, Maria Vigil, qui nous tire du sommeil : Jesus Cardenal a été tué dans une embuscade à Arcatao. Nous avions peu de temps auparavant célébré la naissance de son fils Gabriel.

Nous savons que la guerre ne peut continuer, car chacune des parties est à bout. Les guérilleros qui remontent au combat, pour la plupart infiniment jeunes, ont souvent déjà perdu un bras ou une jambe. Par contre, la guérilla dispose de missiles terre-air qui lui permettent d’abattre les avions et les hélicoptères du gouvernement salvadorien. Et l’assassinat des Jésuites a causé une telle réprobation dans le monde entier qu’il est devenu délicat pour le gouvernement nord-américain de continuer à fomenter la guerre au Salvador. Nous suivons le cœur battant le lent progrès des négociations, auxquelles de nombreux pays apportent leur appui et dont notre ami Salvador Samayoa, dont nous admirons l’intégrité et la droiture, est l’un des principaux artisans. En février 1992, enfin, les accords de paix sont signés à Chapultepec. C’est un immense soulagement.

Lorsque nous revenons à Managua, après quelques jours passés au Mexique, l’amie à qui nous avions confié Celia déroule pour nous un immense dessin que Celia a peint après avoir entendu à la radio la nouvelle de la signature des accords. Elle a peint des soleils et des arcs-en-ciel naviguant dans une profusion d’oranges et de bleus, retrouvant sans le savoir la facture des peintres naïfs et la palette exubérante des artisans salvadoriens.

« J’aimerais retourner un jour dans mon pays, pour voir » dit-elle pour tout commentaire. C’est la première fois, depuis qu’elle vit avec nous, qu’elle exprime pareil désir.

Depuis six ans nous l’entretenions dans le souvenir de son pays natal, nous maintenions le contact avec ses compatriotes exilés, nous lui parlions avec fierté de la lutte de son peuple, nous évoquions avec amour les amis laissés là-bas. Mais nous sentions Celia réticente : le Salvador restait le pays des bombardements et des tremblements de terre, du danger et de la souffrance.

La paix revenue dans son pays le rendait à nouveau pensable et désirable.

La vie allait nous apporter une aide inespérée en ce sens. Six mois plus tôt le camarade chargé de nous donner des nouvelles de Carlitos nous avait annoncé sa mort en combat. Je ne sais par quelle intuition – défiance vis-à-vis de cet homme dont nous découvrions peu à peu à quel point il était peu scrupuleux dans sa vie personnelle et dont nous appréhendions la légèreté, ou folle espérance que nous alimentions d’une conviction sommaire « le pire n’est jamais sûr » -, Louis et moi nous sommes dit que cette nouvelle attendait confirmation. Et nous l’avons gardée pour nous.

Je sais qu’on ne peut rien cacher aux enfants et les filles ont bien ressenti, à nos silences, à une pesanteur installée à notre insu, que quelque mauvaise nouvelle nous rongeait. Elles n’en étaient que plus tendres avec nous.

Je suis allée à San Salvador dès que j’ai pu, dans l’idée de retrouver les sœurs aînées de Carlitos et ses compagnons et d’entendre de leur bouche un récit moins elliptique que la nouvelle que nous avions reçue. Mon premier appel est pour une amie qui me lance : « j’ai une lettre de Carlitos pour toi. Tu le rates de peu, il était ici il y a trois jours ! » Je chancelle. Les amis se mobilisent, découvrent que Carlitos doit se trouver au Paisnal, l’un des campements provisoires où sont alors concentrés les guérilleros sous la protection et le contrôle des Nations Unies. Le jour où nous y arrivons, Carlitos s’est absenté pour une mission, mais ses compagnons m’accueillent, extraient du sac à dos qu’il a laissé des photographies qui achèvent de me rassurer. J’y dépose pour Carlitos quelques photographies récentes de ses sœurs que je mêle aux siennes. Il les trouvera à son retour et saura que je suis venue.

Je reviens à Pâques avec Louis et Manuela. Carlitos est bien là. Les retrouvailles nous replongent dans le fleuve heureux des jours. La vie a permis que soit tenue la promesse faite à Manuela quand elle avait trois ans qu’elle retrouverait un jour ce grand frère qui la quittait pour lutter dans son pays. Nous mesurons notre chance, dans le même temps refusée à tant d’autres, de retrouver ce fils vivant. Pour Celia comme pour nous, le Salvador devient le pays où la vie reprend son cours.

LA LETTRE

Trois années de bonheur à Chypre ont suivi les années nicaraguayennes. Celia s’est épanouie dans cette île méditerranéenne dont elle a tout aimé : la cordialité des Chypriotes, la douceur du climat, la bienveillance de nos amis, la mer omniprésente, les premières amitiés adolescentes qu’on veut garder toute la vie.

De retour dans notre village savoyard, elle a passé quatre années studieuses.

Nous échangions régulièrement des lettres avec Carlitos, intégré à la police nationale, dont les accords de paix prévoyaient qu’elle soit constituée à parts égales d’anciens guérilleros et d’anciens membres des forces de l’ordre. Carlitos était marié et avait donné à son premier fils un prénom français : Jean Louis.

Dans la constellation de nos amis éparpillés dans le monde, les Salvadoriens continuaient de nous éclairer. Nous étions à une distance suffisante pour que la lumière des étoiles éteintes – dont celles de nos amis jésuites assassinés, étoiles de première grandeur – nous atteigne autant que celle des vivants, dont les lettres disaient surtout les difficultés et les frustrations de l’après-guerre.

Avant de quitter l’Amérique centrale pour la France, nous avions laissé à plusieurs amis le signalement de Celia et le moyen de nous joindre si quelqu’un la cherchait. C’était de l’ordre du possible : la paix revenue, les familles dispersées par cette guerre longue et meurtrière allaient tenter de se retrouver, comme l’avaient fait celles des déportés un demi-siècle plus tôt. Nous gardions le secret espoir qu’au moins un parent de Celia serait encore vivant, même si la Marichi nous l’avait confiée comme orpheline : dans un pareil conflit, de quoi pouvait-on être sûr ? L’histoire de la petite Anita était dans nos mémoires.

Mais l’espoir s’était amenuisé au fil des ans. Sept ans après la fin de la guerre, à quoi bon attendre un signe de plus en plus improbable ? Celia avait trouvé son propre chemin : l’école hôtelière, d’abord sans autre motivation que d’y suivre sa meilleure amie, puis assumée comme un choix propre auquel elle a si bien pris goût qu’elle s’est engagée ensuite dans une carrière de sommelière. Nous nous amusions de ce choix qui l’ancrait si clairement dans son pays d’adoption.

Un jour de juin 1999, un appel d’un ami médecin : « j’ai une lettre adressée à Celia par l’Asociacion ProBusqueda qui recherche les enfants disparus pendant le conflit. C’est un cousin qui la lui envoie. Je voulais m’assurer que votre ancienne adresse était toujours valable. Je poste la lettre ». Elle est dans notre boîte la veille du jour où Celia passe ses examens de fin d’études. Nous la lui remettons lorsqu’elle en revient.

« Je suis ton cousin Israël, le fils d’un frère de ton père Tiburcio. Ta mère, Maria Claudia, ton père et ton frère ont été tués par les soldats. Nous t’avons perdue alors que tu n’avais pas trois ans. Nous avons tous été dispersés par la guerre. Les cinq frères et sœurs de ta mère sont vivants. Tu as ici des tantes, des oncles, des cousins qui veulent savoir si tu es vivante et qui veulent te revoir. » Prénoms, époque et lieux : tout concorde.

Manuela prend dans ses bras sa grande sœur, elle lui fait un rempart de ses bras et d’un flot de paroles aimantes : «  ne pleure pas, tu m’as, moi, je suis ta sœur. Est-ce que je ne te suffis pas comme sœur ? Je t’aime, je suis là ! »

Les vacances d’été nous donnent le loisir d’indispensables conversations. Je raconte à Celia comment de nombreux enfants salvadoriens ont été adoptés par des familles étrangères. La plupart n’étaient d’ailleurs pas des victimes directes de la guerre, orphelins ou enlevés à leurs parents dans les zones en conflit. La plupart étaient les enfants de femmes pauvres, souvent domestiques dont les patrons n’acceptaient pas qu’un bébé vive sous leur toit, femmes poussées par la misère à renoncer à leurs droits sur leur enfant, en échange parfois d’une somme d’argent qui leur permette de subvenir quelque temps aux besoins des aînés, en échange plus souvent de la simple promesse qu’élevé à l’étranger leur enfant recevrait une bonne éducation et des soins s’il tombait malade. C’est ainsi que des dizaines de mères ont subi des pressions pour laisser partir leurs enfants.

J’avais une fois assisté à une scène pathétique : une jeune mère salvadorienne, qui se repentait d’avoir abandonné son enfant, était venue le réclamer à la femme à qui elle l’avait remis. Cette femme, qui avait organisé la filière française, attendait le soir même le couple qui arrivait de France, venant chercher l’enfant qu’elle leur avait promis. J’ignore quel fut le sort de ce petit. J’avais à l’époque alerté les autorités françaises sur les pratiques de cette filière : en vain.

Avec Celia, nous nous interrogeons sur la dynamique des familles où les parents adoptifs ont caché aux enfants la vérité de leurs origines.

Louis nous apporte son expérience de psychothérapeute. Il avait il y a fort longtemps reçu dans sa consultation un homme mûr : l’idée que sa mère pouvait être en vie sans qu’il la connaisse le torturait au point de ne plus lui permettre une vie affective équilibrée. Cet homme se nommait Valdès, du nom de l’évêque de La Havane que recevaient tous les nouveau-nés, déposés dans un tourniquet ménagé dans le mur d’un couvent, fruit d’amours clandestines ou interdites que leurs mères abandonnaient ainsi dans l’anonymat. Cet homme avait longtemps comme néantisé sa mère jusqu’à ce que, vers ses trente ans, se fasse jour en lui un sentiment nouveau : il s’était mis à penser journellement à elle. Comme, à la sortie de l’orphelinat, les religieuses lui avaient remis le linge qui l’emballait lorsqu’elles l’avaient recueilli au sortir du tourniquet ( une serviette de bain de la clinique où cette femme avait accouché et un mouchoir finement brodé portant des initiales ), cet homme était obsédé par l’idée qu’une enquête pourrait lui permettre de découvrir qui était sa mère. Il l’imaginait indigente et solitaire et voulait lui venir en aide et lui donner son amour.

Nous évoquons aussi la dictature en Argentine : combien de jeunes femmes enceintes, militantes de gauche, ont été enlevées, emprisonnées par l’armée puis assassinées dès la naissance de leur enfant en prison ? Ces nouveau-nés ont pour la plupart été adoptés par des familles liées au pouvoir, parfois par les tortionnaires de leurs propres parents, et élevés sous une fausse identité. Les mères et grands mères de disparus argentins luttent pour retrouver ces enfants volés. Je rencontrais ces « abuelas » à Genève lorsqu’elles venaient témoigner à la Commission des droits de l’homme des Nations Unies. Elles m’ont raconté le cas d’un jeune homme qui a de lui-même fait la démarche de venir vers elles : « je suis à coup sûr l’un des enfants que vous cherchez ». Il était depuis longtemps intrigué par l’absence de toute photographie de sa mère au cours de sa grossesse, dans ce foyer bourgeois où le moindre épisode du passé était soigneusement conservé dans les albums de famille. Un voisin avait fini par céder à son interrogation insistante : « elle n’a jamais été enceinte. Elle t’a apporté un jour à la maison emballé dans des langes ».

Le message porte. Celia compare son sort à celui d’enfants qui ont grandi dans l’ignorance de leurs origines, voire dans le mensonge, et qui ont un chemin autrement plus difficile à parcourir que le sien. Elle déclare : « j’ai de la chance parce que vous ne m’avez jamais menti. J’ai toujours su d’où je venais. »

Notre attachement au peuple salvadorien lui avait permis de porter sa mère dans son cœur. Maintenant que des membres de sa famille prenaient contact avec Celia, elle allait enfin savoir quels épisodes avaient marqué la vie de sa mère, ce qu’elle avait pensé et ressenti et comment elle était morte. Le travail de deuil allait enfin pouvoir se réaliser.

Nous avons au cours de l’été plusieurs échanges avec un couple proche de nous et leurs deux enfants : Marlon, superbe garçon de la côte ouest du Nicaragua, à la peau cuivrée et aux cheveux crépus, et la blonde Flora née après l’apparition de Marlon dans la famille. Comme Celia, Marlon a toujours su de son histoire tout ce que ce que ses parents adoptifs ont pu en savoir : le responsable sandiniste de Blueffields avait trouvé devant sa porte ce bébé, blessé par des éclats d’obus. La paix d’un foyer aimant a réparé l’enfant meurtri.

Après ce récit, Celia fait un rêve : elle arrive dans notre maison où une foule d’amis est réunie. Le père adoptif de Marlon s’affaire aux fourneaux. A la question qu’elle pose, il répond : « nous faisons une grande fête pour vous consoler, Marlon et toi, parce que vous n’avez pas vos familles. »

Celia commence à échanger des lettres avec Israël et avec l’une des sœurs de sa mère. Nous leur envoyons par dizaines des photographies de Celia, depuis le moment où elle est arrivée chez nous vers l’âge de six ans jusqu’à aujourd’hui, afin que sa famille puisse imaginer quelque chose du déroulement de sa vie au loin et superposer à l’image de jadis celle de la jeune femme qu’elle est devenue.

Les réponses qui lui reviennent concordent : Celia ressemble à s’y méprendre à sa mère. Mêmes yeux clairs, même teint, même chevelure blonde.

Celia voudrait au moins une photographie d’elle, mais personne n’en a gardé. L’affirmation de la ressemblance entre elle et sa mère ne lui suffit pas. L’interrogation se fait lancinante : comment était ma mère ? Dans un rêve, Celia se voit avec une moitié de chevelure châtain foncé, l’autre moitié blonde, composant ainsi une image où elle mêle ses deux mères, celle qui l’a élevée et celle qu’elle voudrait voir.

Le projet d’aller au Salvador à la rencontre de sa famille met quatre ans à mûrir. Les lettres transmises par ProBusqueda l’alimentent. A l’approche du voyage, Celia est bouleversée de sentiments contradictoires, où l’impatience l’emporte à peine sur l’appréhension. A sa demande, je l’accompagne.

PRO BUSQUEDA

Notre première visite, dès notre arrivée à San Salvador, est pour l’Association « ProBusqueda ». Nous y retrouvons l’un de nos amis survivants des années de braise : le père jésuite Jon Cortina, l’un de ces irréductibles que toute injustice, où qu’elle soit perpétrée, et d’autant plus qu’elle l’est contre des humbles, indigne et indignera jusqu’au dernier jour de sa vie. Choix préférentiel des pauvres oblige. Ou est-ce d’avoir été un enfant de trois ans dans Guernica bombardée et d’avoir échappé à la mort parce qu’une grand-mère l’a pris par la main et entraîné hors de la fournaise ?

Est-ce d’avoir été pendant de longues années l’un des piliers de cette communauté qui animait l’Université centraméricaine et était la conscience morale du Salvador ?

Est-ce d’avoir échappé au massacre de ses frères de la Compagnie de Jésus par l’armée en novembre 1989, parce que, monté quelques jours plus tôt à Chalatenango pour y accompagner les communautés particulièrement éprouvées par la guerre, il n’avait pu retourner à la capitale ? Les barrages militaires l’en auraient sans doute empêché, les paysans sont parvenus à le dissuader de courir pareil risque.

Aujourd’hui l’inlassable Jon partage son temps entre son enseignement à l’université, Chalatenango où il passe les fins de semaine – car c’est là qu’il respire, parmi les paysans à qui il doit d’avoir eu la vie sauve en 89 – et l’Association ProBusqueda qu’il a fondée.

En 1992, après que les armes se soient tues au Salvador, Jon a accompagné au Chalatenango une délégation de la Commission de la Vérité, commission spéciale prévue par les accords de paix et chargée de faire la lumière sur les violations des droits de l’homme dont la population a souffert pendant la guerre civile. Il savait que les humbles parmi les humbles qui peuplent ce département rural n’oseraient pas faire le voyage jusqu’à la capitale pour y déposer un témoignage. Il savait aussi qu’ils avaient des histoires terribles à raconter et qu’il était indispensable qu’ils le fassent. Il a réussi à convaincre les membres de la délégation de se déplacer pour venir recueillir les témoignages de ces hommes et de ces femmes. Parmi elles : des mères à qui leurs enfants avaient été arrachés par les soldats. Sous leurs yeux. Emmenés vivants dans des hélicoptères. Des mères animées par l’espoir que leurs enfants étaient encore en vie et déterminées à tout pour les retrouver.

Le témoignage de ces femmes fut reçu mais aucune suite n’y fut donnée. La loi d’amnistie fut une douche froide. L’impunité dont les criminels avaient toujours bénéficié allait donc se perpétuer ? Jon ne l’entendait pas ainsi : s’appuyant sur la détermination des familles et d’un petit groupe de militants des droits de l’homme, il enregistra les premières déclarations.

Sans nul doute, il faut que l’article que je projette de donner à la revue « Volcans » retrace l’histoire de l’Association. Je laisse aller ma plume, en ce deuxième soir à San Salvador, portée par le récit que Jon vient de nous faire :

« En 1993 eut lieu la première assemblée des familles d’enfants disparus, d’où naquit l’Association ProBusqueda de Ninas y Ninos desaparecidos. Son objectif : rechercher les enfants disparus pendant la guerre civile et les réunir avec leurs familles. De douze cas recensés la première année, la liste dépassa la cinquantaine en 1994. Aujourd’hui 665 cas ont été enregistrés. L’Association a localisé 207 enfants et a déjà permis les retrouvailles de 130 enfants avec leurs familles.

Au cours des années les plus intenses du conflit, la disparition forcée d’enfants en arriva à être une pratique systématique. Elle constitua l’une des modalités de la répression massive exercée par la force armée sur la population civile des zones de conflit. Pendant les campagnes de contre-insurrection, des membres de l’armée arrachaient littéralement des centaines d’enfants des bras de leurs mères. Dans d’autres cas, des soldats emmenèrent des enfants qui avaient survécu aux massacres et aux affrontements armés. Dans les villes, la persécution subie par les membres des organisations clandestines politico-militaires laissa aussi des dizaines d’enfants disparus. De leur côté les membres du Front Farabundo Marti de Libération Nationale ( FMLN ) eurent leur part de responsabilité dans la disparition d’enfants de leurs propres familles : il est arrivé que des chefs exercent de fortes pressions sur les familles pour qu’elles se séparent de leurs enfants.

Les conditions imposées par la guerre, les déplacements massifs et l’éclatement des familles cherchant refuge et sécurité, se sont cumulés pour faire de la séparation familiale une problématique qui a affecté des milliers de Salvadoriens.

Il faut ajouter à ce tableau que les institutions publiques salvadoriennes qui avaient vocation à protéger les enfants ne l’ont pas fait, voire ont contribué à les placer dans des familles où les enfants perdaient jusqu’à leur identité. Les réseaux d’adoption ont également largement fonctionné à cette époque, sans scrupule quant à l’origine des enfants. Commerce fort rentable dans des circuits bien rôdés où intervenaient des avocats pour qui ces affaires étaient d’un profit plus juteux que les autres. Réseaux ignorés par les familles adoptives, qui payaient toutefois le prix fort. »

A ProBusqueda, nous avons fait la connaissance d’Antonio : orphelin présumé, adopté en France, il a retrouvé sa mère à San Salvador. Il semble ne s’être jamais bien adapté dans ce village français où son type physique le faisait passer pour maghrébin. Il a fini par décider de retourner vivre au Salvador où il cherche à s’intégrer. Sa famille française l’accompagne du mieux qu’elle peut et le soutient, mais rien n’est aisé pour lui. Son père, soupçonné d’être un traître parce qu’il avait été vu en compagnie de soldats, a été exécuté par les paysans du hameau. La voix d’Antonio s’étrangle à cette étape de son récit. Histoire dure à assumer pour un fils. Antonio vient souvent chercher du réconfort auprès de ses amis de ProBusqueda.

Ceux-ci racontent que beaucoup d’enfants – devenus de jeunes adultes – dont ils ont retrouvé la trace à l’étranger n’osent pas affronter ce retour. Certains sont restés sous le choc de scènes traumatisantes. Un père adoptif américain se plaint de l’agressivité de son garçon, expert en montage et démontage d’armes à feu : souvenir d’un long séjour dans une caserne avant son adoption…

D’autres ont grandi dans l’ignorance de leur passé et de leurs origines, dont la révélation est un autre traumatisme. On nous relate l’histoire d’une Salvadorienne qui a retrouvé ses deux fils, âgés de 23 et 25 ans, adoptés aux Etats-Unis. Confrontée à leur refus de faire le voyage, elle a pris l’initiative de leur rendre visite. Ils l’ont reçue froidement, ont admis qu’elle pouvait être leur mère biologique mais lui ont lancé qu’ils étaient Américains et ne voulaient rien savoir de leur pays ni de l’histoire de leur père.

Mais ceux qui retrouvent leur famille le vivent comme un processus réparateur, si douloureux soit-il. Un jeune, adopté en Belgique, qui a retrouvé sa mère après dix huit ans de séparation, dit : « maintenant, j’ai deux pays et deux familles ».

Un autre, adopté par une famille dans un coin de Bretagne où personne ne parlait l’espagnol, a maintenu la pratique de sa langue maternelle pendant toutes les années qu’il a passées en France : il écoutait chaque soir l’une des trois cassettes de chansons traditionnelles qu’il avait emportées pour tout bagage lorsque ses parents adoptifs étaient venus le chercher à San Salvador.

« Selon Jon Cortina, l’esprit des accords de paix signés en 1992 n’a pas été appliqué : si la fin du conflit armé a été rapidement acquise et si la démocratisation est en partie réalisée, par la conversion du FMLN en un parti politique reconnu dans la vie publique, les deux autres axes des accords de paix – à savoir le respect des droits de l’homme et la réunification de la société salvadorienne – sont restés lettre morte.

La réconciliation, fondée sur un travail de mémoire, la compensation et la réparation ont été oubliées.

Pro-Busqueda s’est battue pour que soit créée une Commission nationale de recherche. L’assemblée législative a répondu à deux reprises par la négative. Le procureur de la République s’est avéré incapable de résoudre aucun des cas de disparition qui lui ont été soumis. Cette résistance vient du fait que le pouvoir et un secteur de la société salvadorienne considèrent la recherche des familles comme une affaire politique. Pour Pro-Busqueda, c’est une affaire éthique : « nous ne demandons pas que les auteurs de ces crimes soient jugés. Nous demandons que la VERITE soit connue. S’il faut rendre justice, la vérité exigera que la justice soit rendue. Et s’il y a des instances véritablement démocratiques dans ce pays, cette vérité reconnue fera que ces instances exigeront que justice soit rendue. Nous réclamons que la vérité entière soit connue. Nous allons continuer à proclamer la vérité. La vérité de qui ? des enfants disparus et de leurs familles. »

Demain, Celia ira à la rencontre de la sienne.

Cette vérité, tous les peuples d’Amérique latine qui ont été affectés par des dictatures militaires et des guerres menées contre la population civile la cherchent ensemble. En novembre 2000, la première « Rencontre des familles d’enfants disparus » a réuni, à Ciudad Guatemala, une soixantaine de Guatémaltèques et de Salvadoriens. En juillet 2002, une « Rencontre internationale de jeunes retrouvés » réunit à San Salvador Argentins, Guatémaltèques et Salvadoriens. Ces jeunes incarnent l’espérance d’un continent crucifié qui n’a jamais accepté que sa dignité soit bafouée.

LA RENCONTRE

Tôt levées, nous attendons sur la place de Suchitoto la tante de Celia, la vieille Nicolasa, avec laquelle Celia correspond depuis quatre ans. Elle arrive dans la voiture de « ProBusqueda ». Elle éclate en larmes et en gestes pathétiques vers le ciel dans un flot de paroles entrecoupées qui semblent avoir Dieu pour destinataire. Je sens Celia déconcertée. Le registre des émotions n’est pas le même qu’en France.

Nous prenons ensemble la route qui mène jusqu’à Copapayo et domine l’étendue d’eau formée par la retenue du Rio Lempa. A Copapayo, Celia est happée dès sa descente de voiture par celles qui, jaillies de la quarantaine de personnes assemblées pour l’accueillir, ont été les plus rapides à courir vers elle. Je la vois, toute frêle et menue, disparaître entre huit bras qui l’étreignent, des têtes de femmes à hauteur de la sienne qui se joignent, des mains voletant sur ses épaules, tandis que j’entends tout près de moi la voix d’une petite fille qui interroge sa mère : « maman, alors, c’est elle ? »

Trop plein d’émotion, digues du cœur lâchant sous le flot des larmes, présentations qu’on essaie d’ordonner pour que Celia sache qui est chacun :

« Je suis Tina, je suis sœur de ta mère. Mon mari et mes deux fils ont été tués. Voici ma fille Marina

– Je suis Marina, je suis ta cousine et voici mes filles

– Je suis Jesus, je suis sœur de ta mère

– Je suis Daniel, ton cousin, fils de ta tante Jesus

– Et cette femme est la voisine qui t’a gardée

– Je suis la mère de ton cousin Israël

– Voici ta cousine Carmencita

– Et je suis…

– Et voici… »

Mais l’ordre des présentations est débordé par les paroles retenues depuis vingt années et qui aujourd’hui ne peuvent plus attendre :

« Ta mère Maria Claudia était allée à Tenancingo acheter du savon, du sel et du riz. Elle avait pris le chemin qui la ramenait chez elle quand un soldat…Un petit garçon est venu me prévenir. J’ai couru avertir sa sœur. Je l’ai trouvée à l’église. Dieu, qu’allions-nous faire ? »

Longue catharsis : les sommets de souffrance de vingt ans de guerre jetés là pêle-mêle dans les récits de chacun. Les souvenirs aussi, d’avant guerre, et les paroles bonnes à entendre :

« Ton frère Chepito était né douze ans avant toi. Malgré le désir de tes parents, aucun autre enfant n’était venu. Tu es née après cette longue attente. Ton père et ta mère t’ont tendrement aimée. Tu étais une enfant désirée. »

On s’imagine toujours à l’avance les moments décisifs de l’existence et ils ne se produisent jamais tels qu’on les attendait.

Selon les réponses des tantes aux lettres de Celia, sa ressemblance avec sa mère est frappante. Le récit que m’avait fait, il y a des années, une grand-mère de disparu argentine s’était gravé en moi : à la suite d’une recherche longue et obstinée, elle et son petit-fils de vingt ans s’étaient trouvés face à face. Elle ne l’avait jamais vu, il avait maintenant presque l’âge qu’avait le père du jeune homme, la dernière fois qu’elle l’avait vu, avant sa disparition. Elle a cru avoir face à elle son propre fils, tout en sachant que c’était impossible. Tandis que son petit-fils avait face à lui une étrangère, une vieille dame inconnue.

Je m’étais imaginé que les tantes de Celia, la voyant apparaître, ne pourraient voir, en cette jeune femme de vingt trois ans, la toute petite fille disparue il y a plus de vingt ans, mais croiraient voir leur propre sœur, telle qu’elle était au moment de sa disparition, telle qu’elle était restée dans leur mémoire. J’appréhendais une trop forte charge émotionnelle de la superposition des images.

Il n’est rien arrivé de tel au cours de la rencontre. C’est autre chose qui s’est produit, d’autres paroles qui devaient être dites.

« Tu étais si jolie, tu avais de si beaux yeux, j’aurais voulu te garder avec moi » s’attendrit une vieille qui fut amie des parents.

Israël intervient : « Après leur mort, ton grand frère a remplacé tes parents auprès de toi. Mais à quinze ans, il est entré dans la guérilla. Il faut que tu comprennes, Celia, à cette époque, dans cette zone en conflit, un garçon qui atteignait cet âge ne pouvait guère se soustraire à ce que l’on attendait de lui. S’il restait, il devenait un combattant. Chepito a hésité quelque temps, il pleurait de te laisser. Il n’est jamais reparu. Il a été tué quelques semaines plus tard, on ne sait même pas où. »

Et la tante Tina, au visage émacié plus ridé qu’un vieux papier froissé : « Les bombes tombaient par ici, plus aucun civil ne pouvait rester. Je voulais te garder, j’étais la seule de la famille qui étais encore là. Mais j’avais déjà d’autres enfants avec moi et j’étais malade. Le responsable de la zone m’a dit que j’aurais bien du mal à atteindre un lieu sûr et que me charger d’un enfant de plus était trop risqué pour tous. Que le seul moyen que tu aies la vie sauve était d’aller te laisser dans un refuge. Et c’est vrai que j’ai eu de la peine à parvenir à Colomoncagua, des nuits et des nuits de marche. Les enfants pleuraient de faim. Nous sommes passés si près de la mort, si souvent… » Ses maigres mains triturent son mouchoir.

Une femme, la soixantaine, les cheveux gris relevés en chignon, le visage irradiant de bonté, est assise en face de nous. La tante Jesus la désigne d’un geste : « c’est elle qui t’a sauvée. Qui t’a gardée après le départ de Tina. Qui a passé les lignes avec toi et t’a laissée dans la capitale. » Trop émue pour parler, la voisine se lève et étreint longuement Celia.

Ainsi, ce que la famille avait à faire entendre à Celia, c’est qu’ils n’avaient jamais eu l’intention délibérée de l’abandonner. Ce soupçon n’avait pas un instant traversé l’esprit de Celia ni le mien. Mais eux avaient besoin de se libérer de ce poids qu’ils portaient depuis vingt ans en disant à Celia par quelle fatalité de la guerre ils n’avaient pu la garder.

Les musiciens du village, trois vieillards en bottes et chapeaux de vachers, accompagnent le chanteur plus jeune, grand moustachu bien charpenté sur lequel grimpe sa petite fille endimanchée qui s’évertue par des câlins à le faire renoncer à sa chanson afin qu’il s’occupe d’elle. Mais il prend très au sérieux sa tâche : chanter le « corrido » qu’il a préparé pour Celia. Mal informé, il a composé un couplet rendant hommage aux parents espagnols qui ont recueilli Celia. Il faut remplacer « espanoles » par « franceses » et le vers s’en trouve déséquilibré. Décontenancé, il cherche une autre rime avant de se lancer.

La musique, un repas partagé, permettent de ramener le cœur à un rythme plus soutenable.

« Tu as le sourire de ton père

– Tu es calme et douce comme ta mère

– Tu as la silhouette de Maria Claudia

– Ton père avait ce geste que tu viens de faire »

Du côté Iraheta, on lui trouve des ressemblances avec son père, du côté Paz on les lui trouve avec sa mère. Tout rentre dans l’ordre, dans cette appropriation à laquelle toute famille se laisse aller autour d’un berceau et par laquelle il faut somme toute passer, quand on a disparu pendant vingt ans. Celia, émergeant des heures de larmes qu’elle vient de traverser, rit franchement à ces évocations et taquine la vieille amie de ses parents qui célèbre son teint et ses yeux clairs : «  et c’est parce que j’étais jolie que vous vouliez me garder ? »

Israël a tenu à accueillir chez lui toute la famille pour cette rencontre et c’est lui qui offre ce repas. Il est discret, attentif à tous. Il attend la fin du repas pour venir s’asseoir entre nous. Celia a questionné tantes et cousines plus âgées pour réunir quelques pièces du portrait à composer de son père et de sa mère. Après une pause que nous accordent les musiciens en interprétant « las mananitas », Celia dit :

« Je me souviens, j’étais dans une maison avec Chepito et l’hélicoptère est arrivé et a commencé à bombarder. Chepito m’a prise sur son dos et est sorti en courant. C’est ainsi que j’ai échappé au bombardement. »

Israël est saisi : « c’est un vrai souvenir, je peux le confirmer. J’étais là moi aussi. J’avais l’âge de Chepito, 14 ou 15 ans. Je m’occupais comme lui de ma petite sœur qui avait ton âge. Depuis la mort de tes parents, nous ne nous séparions plus. Comme nous le faisions toujours, nous avons fui ensemble, les petites accrochées à nos cous. »

J’ai le souvenir du presque autisme et de la totale absence de souvenirs qui ont marqué les premières années de la vie de Celia avec nous. Je me dis que ma petite apparemment frappée d’amnésie a parcouru un chemin inouï, pour se souvenir maintenant d’un épisode de sa vie où elle n’avait pas plus de deux ans. Si puissante ait été la peur éprouvée alors, qui a sauvé cet instant de l’oubli dans lequel restent ordinairement immergées les premières années de la vie, le retour de ce souvenir, en ce moment précis, face à celui qui en tient le miroir, relève du prodige.

Ce récit à deux voix me donne aussi la clé d’une question que je me pose depuis quatre ans : pourquoi est-ce Israël, plutôt qu’un autre membre de la famille, qui a entrepris la recherche de Celia ? Chepito est mort peu de temps après cette fuite restée dans la mémoire de Celia. Israël, lui, a pu sauver de la guerre sa petite sœur Catalina. Il s’est senti responsable de retrouver l’enfant perdue. « Dès la signature des accords de paix, dès que j’ai pu me légaliser, je me suis mis à te chercher. Je devais te retrouver, morte ou vive. Je t’ai d’abord cherchée seul. J’ai remonté le fil jusqu’à cette voisine à qui tu avais été confiée. Mais il n’y avait plus trace de toi au refuge de Domus Maria où elle t’avait laissée, le refuge n’existait même plus. Quand l’Association ProBusqueda a été créée, je suis allé demander leur aide. »

Celia cherche parfois ses mots dans sa langue maternelle. Elle dit en espagnol : « que vous m’ayez retrouvée, que je sois ici parmi vous, c’est une revanche sur la mort. Celle de mon père, de ma mère, de mon frère. » Elle n’aime pas le mot « revanche » mais n’en trouve pas d’autre. Comment dire que sa présence à elle, vivante, abolit la mort de ceux qui sont pourtant irrémédiablement absents ?

Je regarde Israël. La promesse qu’il s’est faite est aujourd’hui accomplie. Ce qui émane de lui, comment le dirai-je ? C’est un homme en qui toute la douleur du passé, de vies prises ou gâchées par la guerre, d’enfances meurtries, s’est convertie en bonté.

Une femme âgée, blonde et frisottée, lointaine parente de Celia, a sorti de son sac un harmonica et, debout à l’ombre d’un flamboyant, elle commence un morceau que les trois guitaristes reprennent avec elle.

Un tout petit, dans les bras de sa grande sœur, essaie d’attraper une fleur de la branche la plus basse de l’arbre.

La tante Jesus a passé son bras autour de l’épaule de Celia et elles sont restées un long moment leurs têtes appuyées l’une à l’autre.

Il n’y a pas de revanche. La vie est simplement plus forte que la mort. Ou plutôt : elle est forte, comme l’est la mort. Mais elle continue, quand la mort a fini son œuvre.

LA TANTE JESUS

J’ai demandé à Carlitos, que nous avons retrouvé dès notre arrivée l’avant veille à San Salvador, qu’il soit présent à la rencontre de Celia avec sa famille. Pour nous, pour elle, il est le grand frère et il va de soi que sa place est aux côtés de Celia en ce jour.

Sa présence s’est faite très discrète, hormis le moment où je l’ai présenté à la famille :

« Voici Carlos, qui a grandi avec Celia, a vécu avec nous en France, et est rentré au Salvador en 1990 pour prendre part ici à la lutte. » Il est venu deux ou trois fois pendant la journée passer son bras autour de mon épaule et s’assurer que je me sentais bien. Le reste du temps il était occupé à converser avec des hommes de la famille plus âgés que lui ou avec les musiciens.

Je sais que d’autres hommes présents ont été comme lui combattants. On a fait place, au cours des présentations, à un invalide d’une quarantaine d’années. Rendu aveugle par l’une des balles qu’il a reçues, il s’est approché guidé par deux femmes et a mis la main sur la tête de Celia : « je ne peux pas te voir mais je te connais, Celia. Je t’ai vue quand tu était toute petite. Je suis heureux que tu sois ici. Je te fais ce présent. » Il tend vers elle un petit panier qu’il a tressé. Il vit chez Daniel, un des fils de la tante Jesus, qui cultive un lopin de terre près de Suchitoto, et, pour n’être pas totalement à sa charge, fabrique ces paniers d’osier.

Vers trois heures, Daniel s’approche de moi : « Nous devons partir, l’unique autobus de l’après-midi s’en va. Vous allez passer devant chez moi sur le chemin du retour. Si vous vouliez bien ramener ma mère et ma sœur, elles pourraient rester encore un moment avec vous et vous leur épargneriez une fatigue. Elles habitent loin et sont venues de chez elles en autobus il y a deux jours, parce qu’elles ne peuvent faire le voyage d’une seule traite. Et ainsi vous ferez la connaissance de ma femme et de mes enfants, ce serait une grande joie pour nous. »

Deux heures plus tard nous reprenons la route, Celia et moi assises devant, Carlos à l’arrière avec la tante Jesus et sa fille Carmencita qui a l’âge de Celia. Je bavarde avec l’amie qui conduit : un panneau croisé sur la route signalant une communauté qui porte le nom de Madeleine Lagadec, en hommage à cette Française assassinée par l’armée salvadorienne avec les autres membres de l’hôpital de campagne où elle faisait son métier d’infirmière, nous a relancées dans l’évocation du passé : du courage et de l’abnégation de Madeleine, de la fidélité de sa famille aux valeurs pour lesquelles cette jeune femme a donné sa vie.

Je ne capte que des bribes de la conversation animée des autres passagers, jusqu’à cette phrase lancée par la voix enjouée de Carmencita : « mais alors, tu es el Chino ? ». Elle vient de reconnaître en Carlos le jeune guérillero aux traits indiens, de quatre ou cinq ans son aîné, qui, de 90 à 92, faisait de brefs passages dans leur maison de la Cordillera del Balsamo.
Nous partageons la nouvelle dans un brouhaha d’exclamations : « Vous vous connaissez donc ? » La tante Jesus rit de bon cœur : « bien sûr, c’est l’un des muchachos que nous aimions le plus, c’était le plus jeune. Il passait de temps en temps, nous lui donnions à manger ou une planche pour dormir quelques heures. Comme à tous les autres. » Ils n’ont jamais su son nom, ne l’ont jamais appelé autrement qu’El Chino.

Arrivés chez Daniel, je prends Carlos à part : « Tu ne les avais pas reconnues pendant la rencontre ?

– Si !

– Et pourquoi n’avais-tu rien dit ? Si nous n’avions pas ramené en voiture la tante Jesus, nous n’aurions pas su !

– Parce que la rencontre était pour Celia, je ne voulais pas que quiconque en soit distrait. Seules comptaient aujourd’hui ses retrouvailles avec les siens. »

Je suis sans parole devant cette discrétion. J’y retrouve la pudeur des résistants que j’ai connus, de mon vieil ami Pierre, de Dordogne, qui dirigeait un maquis, a fait sauter un pont sous la patrouille nazie qui le franchissait et n’en a jamais parlé. C’est par un ami que j’ai appris quelques actes héroïques, que Pierre serait fâché d’entendre mentionner et m’en voudrait de qualifier ainsi. Les anciens guérilleros ne sont guère plus causants que leurs aînés de France : sans doute estiment-ils n’avoir fait que leur devoir. La paix conclue, ils se sont intégrés comme ils l’ont pu à la vie civile. La guerre terminée sans vainqueurs ni vaincus, ils n’ont même pas eu droit à la reconnaissance publique permise aux résistants par la victoire des Alliés à l’issue de la deuxième guerre mondiale, non plus que les victimes civiles du conflit salvadorien n’ont encore eu droit à la mention de leurs noms sur un monument. La paix ici s’est faite au prix de l’oubli. Les anciens combattants, surtout les plus jeunes, semblent avoir intériorisé cette amnésie imposée par la société. La trahison de certains anciens dirigeants prétendus révolutionnaires a fait le reste : s’interroger sur ce à quoi ont servi le sacrifice de tant de vies et celui de tant d’années de jeunesse et ne pas trouver de réponse rend silencieux.

La tante Jesus, le jour de la rencontre, a demandé que nous lui fassions le plaisir de lui rendre visite chez elle avant que nous ne repartions. Elle l’a fait avec cette modestie des pauvres, comme si c’était beaucoup demander à cette étrangère à qui elle rendait grâce d’avoir sauvé Celia et à cette nièce venue de France de lui consacrer quelques heures.

Une semaine après la rencontre, nous retrouvons devant la mairie de Santa Tecla trois des enfants de Jesus, dont Carmencita que nous connaissons déjà. Ils ont acheté au marché de quoi fêter notre venue et nous reprenons la voiture : ils nous guident sur la route puis sur la piste qui suit la ligne de crête de la Cordillera del Balsamo d’où la vue porte jusqu’à l’Océan Pacifique.
La vieille tante et son mari nous accueillent. Celia repartira le soir les bras chargés de noix de cocos et de mangues. Nous reviendrons une autre fois. Nous reviendrons encore sous le prétexte de montrer les photographies de notre visite au reste de la famille, qui vit dans un hameau à moins de cent kilomètres mais que la tante de Celia n’a pas vu depuis qu’une chute la contraint à ne plus s’éloigner de la maison, règle qu’elle avait enfreinte pour venir rencontrer sa nièce à Copapayo. Nous reviendrons avec Carlos pour qu’il revoie ceux qui l’ont aidé et les lieux qu’il a naguère parcourus. Nous reviendrons dire au-revoir à cette famille dont nous aimons la simplicité et la dignité. A chaque visite l’affection entre nous grandit.

Après avoir quitté leur lieu d’origine et erré dans les camps de réfugiés, la tante de Celia et son mari se sont installés ici sur un bout de terre où ils ont bâti une maison de bois et de tôle. Pendant des années, ils ont nourri, caché, conseillé, épaulé les « compas ». Ils vivent dans un grand dénuement, n’ont reçu d’hommage de personne et n’en ont pas besoin. Ils ont leur conscience pour eux et s’amuseraient de découvrir que nous les admirons. Des heures et des heures passent à raconter toute une vie d’honnêteté et de lutte, à se souvenir, à plaisanter, à rire du simple bonheur d’être réunis.

La tante Jesus un jour nous raconte la part qu’elle a prise à la lutte et termine posément son récit : « je ne regrette rien, et même si mes fils étaient morts à la guerre, je ne regretterais rien, car nous avons lutté pour une cause juste. »

L’un de ses fils, Santiago, est responsable du patrimoine de la ville de Santa Tecla. Il a fait parti du groupe de blessés graves échangés contre la fille du président Duarte dans les années quatre vingt. Nous étions au Salvador à cette époque : nous tremblions que l’armée ne bombarde l’endroit où la guérilla la gardait. Cet enlèvement avait connu un dénouement heureux : grâce à une négociation facilitée par l’archevêché et le père Ellacuria, la fille de Duarte avait été libérée, et ses déclarations de sympathie pour les guérilleros qui ne l’avaient pas maltraitée avaient fait frémir son père au point qu’il l’envoya poursuivre ses études à l’étranger. Les blessés les plus graves avaient été soignés à Cuba, où les chirurgiens avaient fait des miracles. Les profondes cicatrices de la jambe de Santiago en témoignent encore. A peine remis sur ses pieds, le jeune homme était revenu dans son pays pour reprendre la lutte. Entré clandestinement par le Guatemala, il s’était caché en ville en attendant de pouvoir rejoindre l’un des fronts. Une offensive l’en avait empêché et ses compagnons avaient dû l’emmener dans un lieu plus sûr. Ils avaient quitté la capitale de nuit pour arriver avant l’aube dans le « rancho » qui allait l’accueillir. Il ne connaissait pas cette Cordillera del Balsamo où ils s’étaient engagés. Sans nouvelle de ses parents depuis qu’il était entré dans la clandestinité, il ignorait qu’ils s’étaient installés sur l’une des crêtes de cette cordillère.

Dans leur rancho, un couple de paysans attendait le « compa » inconnu dont on leur avait annoncé l’arrivée et qu’ils avaient offert de cacher quelque temps. Le paysan était sorti du rancho à l’heure prévue et, à quelques dizaines de mètres, faisait mine de couper du bois afin de s’assurer que ceux qui s’approchaient étaient bien les compagnons qu’il attendait. Il eut à peine le temps de répondre au signal convenu qu’il vit surgir de l’obscurité…son propre fils Santiago disparu depuis longtemps. Le vieux mari de la tante Jesus revit la scène pour nous, se tournant vers sa femme : « mi linda ! ma belle, viens ! devine qui est là ? C’est notre  lindo ! » Il rit du même rire clair qui a jailli il y a treize ans en voyant surgir celui qu’ils n’attendaient plus.

De leur part, jamais une plainte ni une récrimination. Sachant par un de leurs enfants que le puits est sec parce que la saison des pluies tarde à venir, nous offrons à la tante Jesus lors de notre dernière visite deux bombonnes d’eau filtrée. Le cadeau la ravit et c’est alors seulement qu’elle nous confie que l’eau qu’ils boivent la rend malade.

Celia s’est prise d’affection pour ce vieux couple qui finit ses jours entouré de l’amour de sept enfants dont la plus jeune a son âge. Elle découvre par eux la générosité des gens les plus démunis, leur inébranlable confiance en la vie et leur humour pour affronter des situations qui plongeraient dans l’anxiété tout habitant des pays nantis.

Nous avons rendu une visite aux autres tantes, installées à Santa Cruz Michapan, qui n’avaient pu venir à la rencontre. L’une, membre d’une secte évangélique, passe son temps en oraison au temple tandis que ses enfants pataugent entre poules et cochons dans un capharnaüm si crasseux que je devine la répugnance qu’éprouve Celia. Une autre est une vieille célibataire au cœur fêlé par trop de deuils. Je regarde Celia : je sais qu’elle respecte tous les êtres qu’elle rencontre. Derrière tout ce que l’on observe, il y a souvent une longue série de malheurs ou de déséquilibres émotionnels. Mais je devine aussi qu’elle maintiendra tout au plus une relation épistolaire avec ces tantes-là. Elle opère le tri que tout être fait dans sa propre famille, gardant ceux avec qui se sentir bien et épancher son cœur, faisant moins de cas des autres. Ce choix là peut prendre toute l’enfance et l’adolescence, il se fait normalement au fur et à mesure de l’éveil de la conscience. Chez Celia, qui reçoit à l’âge adulte une famille entière d’un seul coup, le choix se fait comme en accéléré.

Avec ses cousins et cousines, fils et filles de la tante Jesus, Celia éprouve la même empathie qu’avec leurs parents et la confiance entre eux grandit à chaque rencontre.

Avec eux, avec Carlos, avec nos amis, Celia parcourt huit des quatorze départements de son pays. C’est plus qu’elle n’en a jamais connu, plus que la partie du pays où nous pouvions nous déplacer en temps de guerre. Elle est fascinée à son tour par les lignes pures du volcan Izalco et par le cercle parfait du lac de Coatepeque. Elle goûte à nouveau les fruits dont elle n’avait pas oublié les saveurs et dont elle redécouvre les noms : « mamey », « granadilla », « arayan », « zapote », « nispero », « matasano », « jocote ». Elle savoure les fruits confits aux étals des marchandes indigènes. La « chancaca », friandise faite de maïs et de sucre de canne roux, parfumée au gingembre, et roulée dans la farine, laisse sur ses doigts sa fine poussière blanche. A San Rafael Cedros, elle découvre les « enredos », galettes de maïs ou de riz plus grandes que les « pupusas » et elle se délecte de « guarapo », ce jus frais de la canne à sucre qu’on boit dès qu’il sort du moulin où la canne est broyée.

Dans la profusion des fleurs que de toutes parts les femmes apportent dans de grands paniers pour décorer les palmes qui seront portées en procession au soir du « dia de las flores y de las palmas », elle s’essaie à enfiler des fleurs de frangipanier sur la tige de l’une des palmes. Elle s’est assise au milieu d’autres femmes, dans le fumet des marmites bouillant à quelques mètres, où se prépare le repas que les habitants du quartier offriront aux passants. Un peu plus loin, les danses des hommes déguisés en seigneurs espagnols ou en indiens, en « chrétiens et maures », rappellent la conquête en un rituel répété chaque année à Panchimalco, ce petit village proche de la capitale qui veille sur ses traditions indigènes et les célèbre avec faste en ce jour de fête.

Celia renoue par tous les sens avec son pays.

Le jour où je la trouve dans la cuisine, faisant tourner entre ses mains une boule de pâte de maïs pour lui donner la forme de la « tortilla », la galette qui constitue la base de la nourriture en Amérique centrale, et qu’elle en surveille ensuite la cuisson dans le « comal », la saisissant pour la retourner au bon moment, le jour où je l’entends s’écrier qu’il y a des « zompopos » – ces grosses fourmis capables de découper et d’emporter en une seule nuit toutes les feuilles d’un arbre qu’on retrouve pelé le matin-, prononçant ainsi un mot que je n’ai pas entendu dans sa bouche depuis dix ans et qui lui revient spontanément, je sais que Celia franchit un nouveau pas : elle n’a pas seulement retrouvé sa famille, elle est en train de retrouver son identité salvadorienne.

LES MORTS SANS TOMBE

Je regarde Celia avant qu’elle ne s’éveille. Le léger sourire qu’elle avait hier soir ne l’a pas quittée pendant son sommeil.

Aujourd’hui, 1er mai 2002, chacun va avoir fort à faire.

Six heures du matin à San Salvador : avec le décalage horaire, Manuela, ma plus jeune fille restée à Paris, doit déjà être dans la rue. Elle a sûrement rejoint ses amis lycéens, ils doivent être en train de converger vers la place de la République. Le second tour des élections présidentielles a lieu dans quatre jours et les jeunes vont manifester en masse contre l’extrême-droite, contre le racisme, contre la bêtise à front de taureau. Manuela fait ses premières armes en politique, choisit et agit indépendamment de nous. Jusqu’ici, elle nous accompagnait et s’interrogeait probablement sur nos choix. Depuis une dizaine de jours sa génération fait sa propre expérience, occupe la rue pour proclamer son refus de la xénophobie.

Me remémorant les contacts entre le Front National et le major d’Aubuisson, Salvadorien dont le nom est la trace d’une lointaine origine française, sinistre fondateur des Escadrons de la Mort, je me sens encore plus en onde avec ceux qui en France vont manifester contre la résurgence du fascisme.

J’ai vu hier des images de Caracas, où le 1er mai s’annonce aussi agité, si se rencontrent les partisans du président Chavez et la manifestation des nantis qui complotent, avec le soutien du haut clergé, des tout-puissants médias et des services secrets nord-américains, pour faire tomber ce président élu légalement mais dont le projet bolivarien remet en question l’ordre établi. Comme il y a presque trente ans le projet de l’Unité Populaire, pour lequel Allende donna sa vie au palais de la Moneda. Le peuple ne s’y est pas trompé : le peuple des SANS, des sans droits, des sans travail, des sans logement, des sans terre. En témoigne cette inscription sur un mur de Caracas, publiée hier dans le principal quotidien du Salvador et qui paraîtrait absolument obsolète, voire de mauvais goût, aux Occidentaux : « les riches contre les pauvres : classe contre classe ».

Je regarde encore Celia endormie. Dans l’aube où le tintamarre des oiseaux n’a pas troublé ma dormeuse, je pense à la lutte interminable de ce continent latino-américain crucifié depuis plus de cinq siècles et toujours insurgé. Je pense à tous ceux qui vont se retrouver aujourd’hui, depuis les sans-terre du Brésil jusqu’aux indigènes du Mexique, sans visages derrière leurs passe-montagne.

Je me penche sur le visage si doux de ma fille : « Celia, il est l’heure ». Nous aussi avons à faire aujourd’hui : Israël a proposé de consacrer ce jour férié à emmener Celia jusqu’à l’endroit où a été inhumé son père Tiburcio, à même la terre, sans tombe et sans cercueil.

*

Israël est déjà à nous attendre sur la place de Suchitoto quand nous arrivons de San Salvador. Au-delà de Sinquera, nous nous engageons sur une piste étroite qui monte d’abord entre les arbres puis serpente sur le flanc dégagé de la montagne.

Israël demande à l’ami qui conduit d’arrêter en pleine pente, à la hauteur d’un recoin surmonté d’arbustes.

« C’est ici, Celia, que les soldats ont amené ton père après l’avoir arrêté. Ils l’ont ramené de Sinquera pour le fusiller ici. C’était juste la limite entre le territoire qu’ils contrôlaient et le territoire contrôlé par le Front. Mon père et un ami sont venus la nuit avec un hamac, ils l’y ont déposé et l’ont emporté. »

C’était une pratique courante à l’époque : laisser un corps exposé, attendre en embuscade que des proches viennent le chercher pour lui donner une sépulture, afin de les prendre à leur tour pour cible.

C’est sans doute ce qui distingue les humains des animaux d’enterrer les morts, de ne pas laisser les vautours et les chiens en faire leur festin. Les militaires salvadoriens avaient fait de ce rite humain le plus monstrueux des pièges.

Israël parcourt du regard la montagne au-dessus de nous. Il accompagne d’un large geste sa dernière phrase : « la montagne est pleine de corps ».

Comment ne penserais-je pas à Antigone, héroïne de mon adolescence ? Antigone, acharnée à rendre les honneurs funèbres à ton frère tombé sous les murailles de Thèbes, petite Antigone têtue qui sais que tu paieras de ta vie ton entêtement, qui ne cèdes à aucune menace et à aucune supplication, Antigone, tu es reparue au Salvador sous les traits de femmes et d’hommes de tous âges qui ont risqué leur vie pour ne pas laisser pourrir à la surface de la terre les restes de leurs êtres chers. Les puissants, qui érigent leur pouvoir sur la peur et sur la mort qu’ils répandent, doivent savoir qu’en tous temps et en tous lieux, ils auront face à eux des Antigone toujours nouvelles qui ne cesseront de les braver pour accomplir et transmettre les gestes qui préservent les humains de se perdre.

Nous suivons Israël qui nous mène par l’étroit sentier parcouru il y a vingt ans par son père et l’ami portant le corps de Tiburcio.

Quelques pierres, des débris de tuiles recouverts par les herbes témoignent ici et là d’habitations anciennes. La région maintenant est inhabitée. Les mouvements de la terre, dans ce pays perpétuellement en proie aux secousses sismiques, ont tari les sources. Plus personne ne s’aventure à vivre dans un tel isolement. Quelques paysans viennent ici ou là remettre un champ en culture, mais ils ne vivent plus sur place.

Israël fait une pause le long d’une haie hérissée d’ananas sauvages : « je suis venu pendant deux ans à l’école, ici, en contrebas ». Il est le seul à distinguer quelque chose dans le fouillis végétal : le bâtiment de l’école est dans sa mémoire, il ne figure plus dans le paysage.

Il s’est tourné dans une autre direction et montre au loin un creux entre deux montagnes. Nous ne distinguons rien dans la luxuriance du vert : « le rancho de tes parents était tout là-haut. C’est là que tu es née, Celia. Il n’y a plus de chemin pour y aller, mais tu as là-haut une terre qui t’appartient. Quelqu’un il y a des années a proposé de s’en défaire, je m’y suis opposé : « c’est à Celia…si un jour elle revient ». Nous rions d’apprendre ainsi que Celia est propriétaire d’un arpent de terre inaccessible quelque part dans le département de Cabanas, autant dire au-delà de Macondo.

Nous marchons sous le couvert des arbres qui donnent une ombre bienfaisante. Nous goûtons des fruits échappés de quelque gousse arrivée à maturité. La marche prend des allures de promenade dans cette nature majestueuse et paisible. Par endroits, des mangues trop mûres tombées au sol tapissent le chemin qui embaume sous nos pas. Nous croisons deux hommes occupés à défricher un champ. Saluts échangés. Pause qu’ils s’accordent en s’asseyant sur des souches en lisière du champ. Palabres : chacun prend le temps de laisser s’égrener les mots lâchés parcimonieusement. Sur les arbres. Sur le moyen d’acheminer jusqu’en ville le maïs et les haricots que ce champ produira. Sur les pluies qui tardent.

Israël est heureux de présenter sa cousine :

« C’est la fille de Don Tiburcio

– Est-ce possible ?

– Et je l’emmène là où son père est enterré

– Où est-ce donc ?

– Plus haut. Il faut encore marcher quatre kilomètres ».

Israël s’arrête encore, plus loin, le long d’un champ marqué d’énormes souches : « ici, un enfant a été jeté depuis un hélicoptère. Il est resté empalé sur un arbre. Il avait été capturé dans le même tatou où tu étais restée cachée quelques jours plus tôt, Celia » et il ajoute sans hâte, à voix plus basse, en portant sur sa jeune cousine un regard bienveillant : « tu vois, tous n’ont pas eu ta chance ».

Nous reprenons notre montée graduelle jusqu’à perdre toute trace du sentier. Israël nous fait signe de l’attendre sous un manguier et s’écarte. Nous le voyons faire quelques pas dans une direction puis dans une autre, dégager les broussailles avec sa machette. « Venez ! » Il a ses points de repère : à dix pas de l’arbre vers le levant, à trente pas de la source, aujourd’hui tarie, qui jaillissait un peu plus haut : trois petites pierres noires et arrondies ont été posées là par le père d’Israël.

Ce creux de vallon en contrebas, l’arbre qui donne son ombre et ses fruits sauvages, le silence percé de chants d’oiseaux, les montagnes lointaines dans l’ouverture bleutée face à nous : tout respire la paix. Israël parle longuement, de sa voix sereine et chaude éloignée de tout pathos. Il dévide les épreuves de son peuple, ce trop-plein des souffrances passées.

« C’est à toi, Celia, de décider si tu veux que les restes de ton père soient transportés dans un cimetière. C’est possible. Il y a une procédure légale à suivre. Ou si tu veux le laisser ici et marquer ce lieu avec une pierre ou une croix. » Il insiste avec une extrême douceur : « je veux que tu me comprennes bien. Ton père n’en a pas besoin. Ne le fais pas pour lui. Il repose désormais, où qu’il soit. Ne le fais pas non plus pour la famille. Fais ce que tu ressens, selon tes croyances, selon ce dont tu éprouves le besoin. »

Je sais déjà ce que pense Celia : elle frémit à l’idée d’enfermer dans une boîte celui dont les restes reposent à même la terre. Il ne faut pas troubler le repos de Tiburcio allongé à l’ombre du manguier sauvage.

*

Un autre jour, nous retrouvons Israël sur la place de Tenancingo. A moins de cinq cents mètres de là est morte Maria Claudia, la mère de Celia.

Elle revenait de faire ses maigres emplettes au bourg. Un soldat, dont le tir sur cible humaine était le passe-temps favori, a abattu cette jeune paysanne qui marchait au bord du chemin. Ses sœurs alertées sont venues supplier les soldats de leur permettre de l’enterrer ; d’abord goguenards, ils ont fini par se laisser fléchir. Les sœurs n’avaient pas la force de l’emmener, elles l’ont enterrée presque sur place, à quelques mètres de la route, à la hâte.

Plus tard, des gens qui ignoraient qu’un corps se trouvait là ont bâti leur maison à cet emplacement. Les restes de Maria Claudia sont donc là, sous le sol de terre battue d’une masure.
La femme qui y vit maintenant nous accueille avec déférence : Israël l’a mise au courant. Un homme jeune qui sommeillait dans la pénombre intérieure se lève pour nous laisser seuls. Là aussi, Israël parle longuement et sa voix calme et régulière fait l’effet d’un baume.

Dehors ses enfants jouent. Ils viennent se suspendre à son cou quand nous nous asseyons devant la maison, protégés du soleil par l’auvent égayé de fleurs suspendues.

Nous échangeons avec la femme qui vit là des propos anodins sur le voisinage, d’autres plus graves sur ce que deviendront les enfants des uns et des autres, eux qui ont la chance de ne pas connaître la guerre mais dont les familles sont trop pauvres pour espérer qu’ils puissent étudier et avoir une vie vraiment meilleure, et ces propos baignent dans une compassion qui n’est pas dite mais qui colore le va-et-vient des paroles. Le temps accordé sans compter à échanger des mots, c’est bien là le trésor des pauvres. Et ce trésor est inépuisable.

*

Peut-on croire que ces deux journées consacrées à visiter des morts sans tombe n’étaient pas marquées par la tristesse ? Nous accomplissions des pas indispensables, la voix d’Israël nous enveloppait, nous avancions dans la lumière du cœur.

Celia apprenait que le drame qu’elle avait vécu était une infime parcelle de la tragédie vécue par son peuple. Elle comprenait que beaucoup d’autres ne savaient même pas où aller se recueillir sur les êtres chers disparus.

Un nouvel ami nous y aide à son insu. Nous avons fait la connaissance de Juan Jose Dalton et la sympathie entre Celia et lui a été immédiate. Juan Jose est journaliste et j’étais en contact par lettre avec lui depuis des mois car j’avais entrepris de traduire en français quelques écrits de son père Roque Dalton, reconnu comme le plus grand poète salvadorien du XXème siècle. Dans les années soixante, Roque et Louis avaient été liés par une forte amitié cimentée par l’espoir qu’était possible une société différente, rompant à la fois avec le capitalisme et avec cette parodie de socialisme qui s’était édifiée dans les pays de l’est de l’Europe. Roque, prince de l’humour, qui savait mieux que quiconque rendre grâce à la vie pour ses dons à profusion, Roque, qui avait navigué entre Prague, la Havane et Pékin, et ramenait de chaque voyage des histoires ubuesques qui faisaient rire aux larmes ses amis, Roque, dont la vie illustrait que la terre est ronde et n’a pas de nombril, décida un jour de rentrer dans son minuscule pays. Guérillero, il fut assassiné en 1975 par d’autres guérilleros menés par Joaquim Villalobos qui dirigeait ce groupe. La mort du poète reste pour nous l’épisode le plus atroce et le plus révoltant de l’histoire du Salvador.

Roque nous était si cher que nous avions son portrait dans la maison des Planes de Renderos : les enfants avaient un jour collé sur ce poster un petit cœur d’argent, à force sans doute de nous écouter parler avec affection de cet énigmatique jeune homme et de nous entendre citer l’une ou l’autre bribe de son « Poème d’amour » qui demeure le plus bel hommage rendu aux Salvadoriens :

“…los eternos indocumentados,

Los hacelotodo, los vendelotodo, los comelo todo,

Los primeros en sacar el cuchillo, »

« les éternels sans papiers,

ceux qui font de tout, qui vendent de tout, qui mangent de tout,

les premiers à sortir le couteau,

les tristes les plus tristes du monde,

mes compatriotes,

mes frères… »

Juan José nous a emmenées, un samedi matin, avec sa petite Camila, à l’hommage rendu à son père par ses anciens compagnons dans la petite ville de Nejapa. Il était si ému de parler de son père en public que les mots plusieurs fois se sont étranglés dans sa gorge.

L’hommage fini, nous devons rentrer à San Salvador. Mais Juan Jose s’engage dans la direction opposée. Au volant de sa voiture cahotante, il parle et nous sentons bien qu’il ne faut pas l’interrompre : « quand le groupe de Villalobos, quelques mois après avoir tué mon père, a fait son autocritique en reconnaissant que Roque n’était pas un traître et qu’ils s’étaient trompés en l’éxécutant, ils ont assuré à ma mère que les corps de Roque et de l’ami éliminé en même temps que lui avaient été soigneusement enterrés et qu’ils nous y mèneraient dès que le lieu serait accessible. Ils avaient même ajouté qu’il serait facile de reconnaître celui de mon père : il avait perdu une chaussure au dernier instant. Après la signature des accords de paix, nous avons découvert que c’était un mensonge : ils n’avaient aucun endroit à nous montrer. La mission des Nations Unies pour le Salvador, que nous avons sollicitée, n’a rien trouvé. Plus tard, un témoin a raconté qu’un policier avait trouvé les corps et qu’un juge avait pris la décision qu’ils soient jetés dans une fosse commune parce qu’ils étaient impossibles à identifier. Cette histoire ne tient pas. »

Juan José est si absorbé par les images qui défilent dans sa tête qu’il s’est perdu. Il ne retrouve plus la route qui mène à l’endroit qu’il voulait nous montrer : celui où son père a été tué. Nous préférons renoncer. Tandis que lui et moi échangeons des réflexions sur l’ivresse du pouvoir qui s’est emparée de certains chefs militaires tant au Salvador qu’au Nicaragua, que nous comparons à cette folie la maturité et le sens de l’éthique du sous-commandant Marcos qui a su tirer les leçons des dérives du pouvoir qui ont été fatales à tant de luttes centraméricaines, Celia, assise à l’arrière, joue avec la petite Camila. Elles sont si blondes toutes deux et si ressemblantes, une telle grâce émane de l’une comme de l’autre que, pendant l’hommage, beaucoup de gens les ont cru sœurs.

Lorsque nous arrivons, Camila s’est endormie dans les bras de Celia, qui sourit, aux anges, et n’ose pas le moindre mouvement de peur de l’éveiller.

TENANCINGO

Il est plus important de se reconnaître dans les traits de sa mère que de se regarder dans un miroir. Celia continue à regretter de n’avoir aucune photographie de sa mère. C’est un regret qu’elle exprime depuis des années. Personne n’en possède.

Peut-être n’en fut-il jamais prise : à l’époque où vivaient ses parents, les paysans pauvres n’avaient pas les moyens de se faire photographier, même le jour de leur mariage. Mais ce raisonnement n’a pas de poids pour Celia : voir le visage de sa mère se présente comme une idée fixe. Lors de la rencontre, elle a confié ce désir à sa famille. Son cousin Daniel s’est informé pour elle : l’état civil avant la guerre était tenu avec soin dans tout le pays. Chaque personne enregistrée dans sa mairie y avait immanquablement une fiche d’état civil portant une photo d’identité. Le père de Celia était né à Sinquera et sa mère à Tenancingo. C’est dans ces mairies qu’il faut chercher.

Daniel a également appris que le recours à un avocat assermenté est indispensable. Il sollicite un ami, blessé de guerre, qui a son cabinet à Perulapia. A la demande de Celia, il organise un rendez-vous.
Le jour dit, Carlitos, qui a pris un jour de congé pour nous conduire, nous amène à six heures du matin à Perulapia, où l’avocat est censé nous remettre des lettres à l’intention des maires. Il apparaît à neuf heures dans un fauteuil roulant. Nous avons eu le temps d’apprendre, de la bouche de deux paysans qui attendent avec nous, plus sur les litiges de bornage que nous n’en entendrons au cours de nos vies entières.

L’avocat nous traite avec une extrême gentillesse : « allez voir le maire de Tenancingo de ma part et racontez-lui votre histoire. Il est du FMLN, il peut comprendre votre cas et vous laisser accéder au fichier. S’il ne veut pas en prendre l’initiative, dans ce cas je me déplacerai. »

Nous filons vers Tenancingo, qui n’est qu’à trente kilomètres mais que nous mettons plus d’une heure à atteindre par une piste poudreuse.

La mairie comme l’église donne sur la place. Une employée nous reçoit à peine nous nous présentons dans le hall, garni de grands panneaux hauts en couleurs qui présentent toutes les réalisations de la municipalité : adduction d’eau, assainissement, consolidation des ponts, aménagement des voies d’accès.

Nous sommes allés directement vers l’employée sans avoir pris garde à la dizaine de paysans assis en silence sur des bancs disposés le long du mur opposé. Carlos prend la parole :

« Pourrions-nous voir le maire ?

– Il est déjà parti, il faut venir avant neuf heures pour le voir. Revenez demain si vous voulez.

– Nous aurions voulu lui demander de nous laisser voir le fichier.

Celia prend le relais :

– Je suis Salvadorienne mais je vis en France. Ma mère est morte quand j’avais deux ans. Je n’ai aucune photo d’elle. Mon seul espoir est d’en trouver une dans votre archive, parce que ma mère a été enregistrée à l’état civil ici.

– L’armée a détruit la mairie pendant la guerre. Toute l’archive d’avant 88 a brûlé.

– Dans ce cas, nous ne trouverons rien : ma mère est née bien avant…

– Nous pouvons voir tout de même : nous avons reconstitué ce que nous pouvions des archives détruites. Dites-moi comment s’appelait votre mère.

– Maria del Carmen Iraheta de Paz  »

J’interromps Celia : « non, Iraheta de Paz, c’est ton nom à toi » et, me tournant vers l’employée : « sa mère est née Paz, Iraheta est le nom de son père. Sa mère ne peut être enregistrée que sous son nom de jeune fille ».

L’employée se lève, ouvre quelques tiroirs d’un grand meuble situé à quelques mètres et revient avec une fiche en carton couleur sable : « voici Maria del Carmen Paz ».

Une telle facilité nous déconcerte.

L’employée, toujours aussi aimable, nous tend la fiche : le visage, carré, est celui d’une femme à la peau et aux yeux clairs. Par le type physique, ce pourrait en effet être la mère de Celia.

« Je la connais, reprend l’employée. Mais cette femme est vivante. Elle a déménagé il y a quelque temps, elle n’habite plus ici. Elle a trois garçons et n’a jamais eu de fille ! »

Ce ne peut être elle. Nous avons le sentiment que la réalité se dérobe. Celia est pâle. Je me demande où nous nous sommes trompées. Nous scrutons encore la photo. Je ne sais combien dure cet instant. L’employée nous sort de notre torpeur : elle reprend la fiche, elle doit s’occuper de ceux qui attendent.

Je reprends assez mes esprits pour lui laisser ma carte avec un petit mot à l’intention du maire.
Nous faisons quatre pas sur la place avant de reprendre la route en silence, absorbés dans le souci de cette équivoque qui flotte dans nos têtes : une autre femme, vivante, porte le même nom…Quand tout à coup je m’écrie : « Celia, sur le prénom aussi tu t’es trompée ! Ta mère s’appelait Maria Claudia, alors que tu as dit Maria del Carmen. Et toi, ton prénom complet est Celia del Carmen ! »

Ainsi, hormis le premier prénom, l’identité que Celia avait déclinée devant l’employée de mairie n’était pas celle de sa mère mais bien la sienne : Celia…del Carmen Iraheta de Paz.

Quels tours peut nous jouer notre inconscient ! Nos éclats de rire commencent à effacer la tension du moment que nous venons de vivre : « c’était bien la peine, Celia, de traverser l’Atlantique, de mobiliser ton cousin et l’avocat handicapé, de parcourir la piste jusqu’à ce bout du monde, à la recherche d’une photographie…pour donner ton nom au lieu de celui que tu cherches ! »

Nous n’avions parcouru que quelques kilomètres :

« C’est facile de rebrousser chemin, veux-tu que nous retournions à la mairie ?

– Non, ce n’est plus la peine. »

Crainte de déranger ou de passer pour hurluberlu ? Je ne crois pas. Nous sommes retournées à Tenancingo vers la fin de notre séjour et Celia n’a pas non plus souhaité consulter à nouveau l’archive.


Je crois que son erreur révélait une vérité plus profonde : l’identité à la recherche de laquelle Celia était partie depuis des années et qui l’avait amenée jusqu’ici était bien celle de Celia del Carmen Iraheta de Paz…elle-même…une Salvadorienne perdue vingt ans plus tôt. En ces trois semaines elle avait retrouvé sa famille ; elle avait pu reconstituer à partir des visages de ses tantes celui de sa mère ; elle avait commencé à pouvoir aimer à nouveau son pays natal. Elle avait en somme suffisamment retrouvé son identité perdue pour que le passage par une fiche d’état civil devienne superflu.

*


Celia va revenir dans son pays d’adoption . Elle n’a à aucun moment envisagé de rester au Salvador. Tout l’enracine en France : son métier, son fiancé, son amour pour ce pays dont elle a adopté la langue et la culture. Mais elle va proposer à son fiancé de l’accompagner dans un prochain voyage pour qu’il connaisse sa famille.


Lilia, l’aînée de nos « enfants », que nous avons revue presque quotidiennement au cours de ce séjour, est depuis des années chargée de l’accueil des visiteurs qui viennent se recueillir sur les lieux du martyr des Jésuites. Nous l’avons vue, un samedi après-midi, orner pour un mariage l’autel de la chapelle de l’Université Centraméricaine et fixer au bout de chaque banc une rose. Cette chapelle est peut-être le lieu le plus chargé de sens pour nous sur cette planète. Louis et moi sommes venus ici avant sa construction : il y a près de vingt ans, Nacho nous avait fait visiter tout le campus et avait désigné un terre-plein désaffecté :

« Ici nous allons bâtir la chapelle !

– Pourquoi terminer par là ?

– Il faut d’abord bâtir la chapelle humaine. »

Le jour de l’inauguration avait été une longue fête. Nos enfants avaient posé avec la Marichi sous cette phrase de Monseigneur Romero inscrite sur la façade :

« Avec un tel peuple, il n’est pas difficile d’être un bon pasteur »

La cérémonie se prolongeant, Nacho était sorti un moment, s’était mêlé à un groupe de paysans assis dans l’herbe au dehors, avait emprunté sa guitare à l’un d’eux. Et, les enfants en cercle autour de lui, il s’était mis à chanter.

C’est dans la chapelle qu’il repose aujourd’hui avec ses cinq compagnons.

Le lieu est toujours aussi sobrement décoré et paisible. Celia et moi y donnions rendez-vous à tous ceux que nous voulions rencontrer, parmi lesquels plusieurs des enfants qui passèrent par notre maison des Planes de Renderos et que nous avons retrouvés adultes, devenus à leur tour parents. Nous égrenions des souvenirs et parlions de l’avenir à l’ombre des eucalyptus, tandis que les enfants s’amusaient à dévaler en roulant dans l’herbe le petit tertre situé à gauche de l’entrée. Leurs cris et leurs appels fusaient. Je me réjouissais du merveilleux désordre de leurs courses entremêlées de rires, dans ce lieu de recueillement.


Lilia accueille avec un sourire radieux le projet que lui confie Celia : se marier dans cette chapelle. Jon, sollicité pour cette célébration, la prend dans ses bras avec une immense tendresse. Cela va de soi : c’est ici que les familles de Celia se réuniront, sous cette autre phrase de Monseigneur Romero inscrite au fronton :

« S’ils me tuent, je ressusciterai dans le peuple salvadorien ».

Les articles dont des extraits sont reproduits en pages 3 et 4, 28, 29 et 30 ont été publiés, sous le titre « Les laissés pour compte des accords de paix » et « A la recherche des enfants disparus » dans les numéros 48 et 49 de la revue « Volcans » (été et automne 2002).

Un passage du second article est inspiré du livre « El dia mas esperado » publié par l’UCA en 2001

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