Pour l’equipe de L’Humanité

Avec 1,2 million de participants jeudi, les défilés étaient deux fois plus fournis que le 9 mars. Alors que le gouvernement envisage de jouer la montre avec un vote pendant l’été, dans tous les cortèges, on envisageait déjà la suite du mouvement avec deux dates en perspective, les 5 et 9 avril.

Cent soixante mille manifestants à Paris, cent vingt mille à Marseille, cent mille à Toulouse… au total, ce ne sont pas moins d’1,2 million de salariés, étudiants, lycéens, précaires, chômeurs qui se sont retrouvés, jeudi, dans les rues, selon les organisateurs, dans 250 villes, pour refuser la dilapidation du droit du travail. Malgré la pluie, le froid et des violences en marge des cortèges à Paris, Nantes, Rennes ou encore Rouen, les manifestants étaient au rendez-vous, plus nombreux encore que le 9 mars, qui avait déjà réuni 500 000 personnes.

Un franc succès salué par les syndicats CGT, FO, FSU, Solidaires et le collectif d’organisations de jeunesse à l’origine de cette journée d’action. « Aujourd’hui, il y a une très forte mobilisation. C’est d’ores et déjà une réussite, il faut que le gouvernement l’entende et retire son projet », a déclaré Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, en tête de cortège place d’Italie à Paris. « La pression monte. On demande le retrait (du texte) et l’ouverture de vraies négociations sur le Code du travail », a renchéri Jean-Claude Mailly, son homologue de FO. Du côté des organisations de jeunesse, la tonalité est la même. « C’est une nouvelle séquence du mouvement social avec un rapport de forces plus dur. On en a besoin pour ramener ce gouvernement à la réalité sociale », a estimé le président de l’Unef, William Martinet. Pourtant, les embûches n’ont pas manqué : « Dans les lycées, le mouvement est très fort malgré la fermeture de certains établissement de la région parisienne », a constaté Samia Mokhtar, la présidente de l’Union nationale lycéenne (UNL).

Des syndicats CFDT dans les manifestations

Les membres du gouvernement s’étaient levés de bonne heure, jeudi, pour tenter de désamorcer la mobilisation. En tête de ses troupes, Manuel Valls appelait les siens à « garder le cap ferme ». Bonne élève, Myriam El Khomri a même prétendu, sur BFMTV, à propos d’un des articles les plus contestés de sa loi, qu’il « n’ajoute pas de nouveaux motifs de licenciement mais (qu’il) les précise ». « L’objectif, c’est aussi plus de sécurité pour l’entreprise, pour embaucher, pour adapter son effectif lorsque les circonstances économiques le demandent », plaidait pourtant François Hollande dès la mi-janvier.

En arrière-plan, la trame de fond n’a pas varié : si la loi est rejetée, c’est que le gouvernement n’a pas fait assez preuve de pédagogie. « Il y a et un manque d’explications et des erreurs de méthode », persiste le premier ministre, confiant dans l’effet de sa politique. Le ministre des Finances a été acculé, mercredi, à plus de réalisme : « Non, je ne vais pas reprendre des erreurs de formulation que nous avons pu commettre », a répondu Michel Sapin sur BFMTV, interrogé sur une prochaine inversion de la courbe du chômage.

Dernière tentative gouvernementale : encourager la division syndicale. « Il n’y a pas un front syndical uni qui appelle à mobiliser aujourd’hui », s’est félicité la ministre du Travail au matin des manifestations. Pour autant, ses soutiens se font rares dans les rangs syndicaux, même parmi ceux qui n’appelaient pas à la mobilisation. La CFDT continue de critiquer certaines mesures du projet de loi, quand l’Unsa et la CFE-CGC se sont montrées plus virulentes sur des aspects plus nombreux du texte devant les députés, mercredi matin. Sans compter que, localement, la colère commence à se faire entendre. Ainsi de la CFE-CGC et de l’Unsa énergie, de la CFDT culture… À Marseille, le futur secrétaire départemental de la CFDT des Bouches-du-Rhône, Michel Vliegen, a expliqué, lors d’un rassemblement près du siège de son organisation : « On ne manifeste pas avec, mais on manifeste à côté. Pour montrer que nous restons mobilisés afin d’éviter tout retour en arrière. » Quelques militants ont pourtant choisi de « manifester avec » le défilé principal, dont ils fermaient la marche. « On est contre ce projet et on a fait grève. On a envie d’être dans la rue et d’être visibles, a expliqué Angelo Palazzini, délégué syndical. Même ceux qui sont pour la modification auraient pu manifester. » « Il va bien falloir que Laurent Berger écoute sa base », maugréait un de ses collègues.

« Pas dans le même monde que Hollande »

Le gouvernement, lui, ne semble pas plus décidé à écouter sa propre « base ». À l’instar des responsables et élus locaux du Parti socialiste de Seine-Maritime, dont une tribune « Loi travail : pour nous, c’est toujours non merci », a été publiée mercredi. Quant aux formations du Front de gauche, mobilisées contre la politique gouvernementale depuis bien longtemps, elles étaient vent debout, jeudi, dans le cortège parisien. « François Hollande se moque du monde. Plus personne n’ignore que sa politique a totalement échoué. Ce qui doit être construit par les forces sociales, populaires et politiques aujourd’hui dans la rue, c’est une alternative de gauche », a asséné Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF. Le chef de l’État « se pensait très malin de faire croire à tout le monde qu’il était de gauche et de faire des lois de droite. Il se disait “les gens allaient être tellement sidérés qu’ils ne bougeraient pas”. Et maintenant, le grand nombre fait ses comptes », estime pour sa part le cofondateur du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon. Et Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-les Verts, de s’indigner : « Hollande et son équipe sont envahis par un dogmatisme absolu. On vit peut-être sur la même planète, mais on n’est clairement pas dans le même monde. »

La veille, François Hollande a été obligé de renoncer à la constitutionnalisation de l’état d’urgence et de la déchéance de nationalité. Une brèche dans laquelle nombre de ceux qui défilaient jeudi entendent s’engouffrer. « Le gouvernement a reculé sur la Constitution, il peut le faire sur ce projet de loi ! » a lancé Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU. « Dire qu’on s’est trompé, ce n’est pas une défaillance, c’est écouter la rue », a aussi encouragé Philippe Martinez.

« Il ne faut pas laisser passer les vacances »

Alors que le gouvernement envisage de jouer la montre avec un vote du Parlement pendant l’été, dans tous les cortèges de France, on envisageait déjà la suite du mouvement. « Il n’y a que le rapport de forces qui fera changer les choses », estimait à Marseille, Patrick Rué, secrétaire général du syndicat FO des territoriaux de la cité phocéenne. « Il ne faut pas laisser passer les vacances scolaires. Nous devons accélérer le mouvement », jugeait à Saint-Nazaire, Cédric Turcas, secrétaire de l’union locale CGT. « S’ils n’ont pas compris que les salariés ne veulent pas de leur Code made in Medef, nous passerons à un mode d’action plus dur et, si nous devons bloquer la production, nous le ferons », prévenait de son côté Dominique, un salarié d’Areva venu de Paimbœuf. Quand, à Tours, David Richard, délégué syndical CGT dans un laboratoire pharmaceutique d’Amboise, s’apprêtait déjà à « continuer à informer les salariés », encouragé par une mobilisation conséquente « alors que ce n’est pas dans la culture de notre entreprise ».

Au niveau national, l’intersyndicale a proposé des suites. « Le gouvernement ne va pas retirer son texte ce soir. De nouvelles mobilisations se dessinent déjà. Et tous ceux qui ont répondu présent aujourd’hui répondront présent la semaine prochaine », a prévenu depuis la manifestation parisienne Cécile Gondard-Lalanne, porte-parole de Solidaires. « On a prévu d’autres mobilisations au cas où le gouvernement ne prendrait pas en compte la puissance de la rue aujourd’hui », a confirmé Philippe Martinez. Déjà deux dates, les mardi 5 et samedi 9 avril, sont annoncées comme de nouveaux rendez-vous.

*Publiqué dans L’Humanité.fr

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